N°6 / 2026

Tempête d'idées : retour aux sources et actualité du travail social radical

Dominique PATUREL, Anna RURKA, Clarissa FIGUEIRA, Elodie FAISCA
Tempête d'idées : retour aux sources et actualité du travail...

Résumé

Radicaliser le travail social : déconstruire les rapports de domination, partager les savoirs et transformer les institutions

Ce numéro repose sur une conviction commune aux textes qui le composent : le travail social n'est jamais une activité neutre. Il prend place dans des institutions qui nomment les problèmes, distribuent les ressources, déterminent les conditions d'accès aux droits et organisent les rapports entre les personnes accompagnées et celles qui les accompagnent. Lorsqu'il concerne les enfants et les jeunes, cette dimension politique est encore renforcée par une asymétrie largement naturalisée : celle qui structure les relations entre adultes et enfants. Trop souvent, ces derniers demeurent les destinataires d'une protection, d'une éducation ou d'une intervention pensées sans eux.

Les contributions réunies dans ce numéro prennent le contre-pied de cette représentation. Elles rappellent que les premiers concernés ne sont ni de simples bénéficiaires, ni des objets d'intervention, ni de simples témoins de leur propre expérience. Ils sont des sujets politiques, des producteurs de savoirs et des acteurs de la transformation sociale. La radicalité dont il est question ici ne se mesure ni à la violence des discours ni au caractère spectaculaire des actions. Elle consiste à aller à la racine des problèmes sociaux, à relier les expériences individuelles aux structures qui les produisent et à interroger les rapports de domination qui traversent aussi le travail social lui-même. Radicaliser le travail social, c'est dès lors déplacer les lieux où se définissent les problèmes, où se produisent les savoirs et où se construisent les réponses, afin que les personnes directement concernées deviennent pleinement parties prenantes de ces processus.

Les six contributions qui composent ce numéro explorent cette ambition sous des angles différents - historique, réflexif, philosophique, participatif, communautaire et comparatif. Elles dessinent pourtant un même horizon : celui d'un travail social qui ne se contente pas d'accompagner les personnes dans les institutions existantes, mais cherche, avec elles, à transformer les rapports sociaux et les institutions elles-mêmes.

Le numéro s'ouvre avec la contribution d'Agnieszka Naumiuk consacrée à Jane Addams. Ce choix n'a rien d'anecdotique. Il rappelle que le travail social radical ne constitue pas une rupture récente, mais s'inscrit dans une histoire ancienne de luttes pour la justice sociale, la démocratie, les droits des femmes et la paix. À travers Hull House, Jane Addams ne propose pas seulement une autre manière d'aider les populations ouvrières et immigrées de Chicago. Elle invente une autre manière de penser l'intervention sociale, fondée sur la proximité, la réciprocité, la recherche et la participation à la vie collective. Les habitants et habitantes ne sont plus définis par leurs manques, mais reconnus comme des interlocuteurs capables d'analyser leur situation, de produire des connaissances et de contribuer à la transformation de leur environnement. L'article montre ainsi que la radicalité est indissociablement un engagement personnel et une construction démocratique : le changement social se construit dans des expériences collectives où savoirs, institutions et pouvoir d'agir se transforment conjointement.

Anna Rurka et Élodie Faisca déplacent ensuite le regard vers les espaces de réflexion destinés aux professionnelles et professionnels du travail social. Ces dispositifs peuvent constituer des lieux de politisation lorsqu'ils permettent d'analyser les contraintes institutionnelles, les contradictions professionnelles et les rapports de pouvoir qui traversent les pratiques. Mais ils peuvent aussi produire l'effet inverse en ramenant les difficultés rencontrées à des questions de posture, d'émotions ou de compétences individuelles. Les autrices montrent ainsi que la réflexivité n'est jamais politiquement neutre. Dans une perspective de travail social radical, elle ne peut se réduire à un exercice de développement professionnel ; elle doit permettre de comprendre comment les pratiques s'inscrivent dans des rapports sociaux plus larges et comment elles peuvent contribuer, malgré les intentions des professionnelles et professionnels, à reproduire ou à contester les mécanismes de domination.

Karima Gacem, quant à elle, poursuit cette réflexion en mettant au jour l'un des rapports de domination les plus profondément naturalisés : la domination adulte. À partir de sa rencontre avec les travaux de Tal Piterbraut-Merx, l'autrice retrace un cheminement intellectuel, sensible et politique qui conduit à déplacer le regard porté sur les enfants. Ceux-ci ne sont plus appréhendés comme des adultes en devenir, mais comme des personnes à part entière, dont la condition mérite d'être interrogée pour elle-même. Cette perspective invite à distinguer la dépendance de la domination. Les enfants peuvent avoir besoin de protection sans être soumis à un pouvoir arbitraire. En dialogue avec les théories du care et de la non-domination, l'article montre que la protection ne devient émancipatrice qu'à la condition de reconnaître pleinement la parole des enfants, de garantir des espaces de recours et de limiter les formes d'arbitraire auxquelles ils demeurent exposés.

Cette interrogation trouve un prolongement dans la contribution consacrée à la responsivité, qui donne une place centrale aux paroles d'Anaïs Wolanski, Gwendoline Babin, Steven Lehmann, Helena Da Rocha Moreira et Gaël Paya. Leur présence ne relève pas d'une logique testimoniale : ils et elles participent à la recherche comme producteurs de connaissances et concepteurs de ses réalisations. Cette expérience permet de dépasser une conception procédurale de la participation. Participer ne consiste pas seulement à être consulté ou à pouvoir prendre la parole ; la question décisive est celle des effets de cette parole sur les institutions et sur les pratiques professionnelles. La responsivité désigne précisément cette capacité des institutions à écouter, à comprendre, à ajuster leur action et à accepter d'être transformées par celles et ceux qu'elles accompagnent. Les expériences présentées montrent également que la reconnaissance des savoirs expérientiels produit des effets qui dépassent le cadre de la recherche : elle renforce la confiance dans sa propre parole, élargit les possibilités d'agir et contribue à une redistribution du pouvoir de participer au débat public.

Puis, Olivia Mercier élargit ensuite la réflexion en mettant en dialogue le travail social radical et l'action communautaire. Développées dans des contextes différents, ces deux traditions partagent une même critique de l'individualisation des problèmes sociaux et de la réduction du travail social à une gestion technique des populations. En mobilisant notamment Paulo Freire et Saul Alinsky, l'article montre que la conscientisation et l'organisation collective sont indissociables. Comprendre les mécanismes de domination ne suffit pas si cette compréhension ne permet pas aux personnes concernées de construire un rapport de force et de porter collectivement leurs revendications. Inversement, l'action collective ne saurait être émancipatrice si elle ne demeure pas attentive aux rapports de pouvoir qui la traversent.

Le cas des biffins d'Île-de-France donne une traduction concrète à cette articulation. Au-delà de la précarité économique, leur mobilisation met en lumière une injustice de reconnaissance : leurs activités, leurs savoirs et leurs formes d'organisation sont largement disqualifiés. Leur engagement collectif leur permet non seulement de rendre visible leur travail, mais aussi de définir eux-mêmes les catégories à partir desquelles ils souhaitent être reconnus. Dans cette perspective, le rôle des travailleuses et travailleurs sociaux se transforme.

Le numéro s'achève avec la contribution de Dominique Paturel, qui replace le travail social radical dans une perspective historique européenne. Cette mise en perspective rappelle d'abord que la radicalité ne constitue ni une invention récente ni un courant homogène. Des critiques de la charité et du paternalisme aux mouvements de désinstitutionnalisation, du Radical Social Work britannique aux approches critiques allemandes, des perspectives féministes, anti-oppressives, intersectionnelles et décoloniales aux préoccupations écologiques contemporaines, l'histoire du travail social apparaît comme celle de débats permanents sur les finalités de l'intervention sociale. Une même question traverse ces traditions : le travail social doit-il accompagner les personnes dans l'ordre social existant ou contribuer à transformer les structures qui produisent les inégalités ?

Cette histoire met également en lumière l'ambivalence de la professionnalisation. En reconnaissant des compétences, en structurant des formations et en élargissant l'accès aux droits, elle a incontestablement renforcé le travail social. Mais elle l'a aussi inscrit dans des institutions chargées d'évaluer, de catégoriser, de contrôler et parfois de normaliser les populations. Les approches radicales n'apportent pas de réponse définitive à cette tension ; elles invitent plutôt à la maintenir ouverte, à en faire un objet permanent de réflexion et d'action. Dans un contexte marqué par le néolibéralisme, le managérialisme, la marchandisation des services et l'individualisation des responsabilités, cette vigilance demeure plus nécessaire que jamais.

Si les contributions réunies dans ce numéro empruntent des chemins différents, elles convergent vers une même exigence. Toutes invitent à déplacer le regard : des individus vers les structures qui façonnent leurs expériences, des savoirs exclusivement professionnels vers la reconnaissance des savoirs expérientiels, des institutions conçues comme lieux de prise en charge vers des espaces de dialogue, de coopération et de transformation démocratique. À travers Jane Addams, la critique des dispositifs réflexifs, la remise en question de la domination adulte, la responsivité, l'action communautaire et la relecture historique du travail social radical, c'est une même interrogation qui se déploie : qui peut définir les problèmes sociaux, produire les savoirs légitimes et participer aux décisions qui engagent la vie des personnes ?

Au terme de ce parcours, les contributions réunies dans ce numéro ne proposent ni un modèle achevé ni une définition univoque du travail social radical. Elles invitent plutôt à penser le travail social comme une pratique démocratique, attentive aux rapports de domination, ouverte aux savoirs des personnes concernées et soucieuse de transformer les institutions autant que les pratiques. Nous espérons que les débats qu'elles ouvrent contribueront à nourrir cette réflexion.

Dominique Paturel, Anna Rurka

Sommaire du numéro

Jane Addams – une posture radicale d’intervention sociale dans la lutte pour la justice sociale, les droits des femmes et la paix mondiale

Agnieszka NAUMIUK

L’article analyse la conception de l’action radicale présente dans la pensée et dans la pratique de l’une des précurseures du travail social – Jane Addams, lauréate du prix Nobel de la paix, féministe et réformatrice sociale. L’objectif du texte est de montrer comment sa biographie, ses expériences de vie ainsi que son activité sociale et politique ont façonné une compréhension spécifique de la radicalité, enracinée non pas dans la violence ou le conflit, mais dans un engagement déterminé et pragmatique...

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Quand les dispositifs de réflexion en protection de l’enfance deviennent des outils de sa (dé)politisation

Elodie FAISCA, Anna RURKA

Dans cet article, nous nous interrogeons sur la crise structurelle de la protection de l’enfance en France et sur les réponses qui, souvent gestionnaires (manque de moyens, turnover des professionnel·les, violences institutionnelles), masquent une dépolitisation profonde du secteur. S’appuyant sur des travaux en travail social radical, nous montrons que les inégalités sociales (classe, race, genre, âge) sont naturalisées et encore réduites à des défaillances individuelles, les dispositifs de protection reproduisant ainsi des rapports de domination (adultisme, racisme, sexisme). Nous proposons...

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Responsivité, savoirs expérientiels et transformation des services sociaux

Gwendoline BABIN, Steven LEHMANN, Helena DA ROCHA MOREIRA, Gaël PAYA, AnaÏs WOLANSKI, Anna RURKA

Cet article présente les perspectives des jeunes qui ont participé à la partie française de la recherche européenne « Responsive Europe », menée entre 2023 et 2026 dans six pays européens (Autriche,Danemark, France, Pologne, Portugal, Roumanie). À l’échelle européenne, le consortium rassemblant douze organisations, est composé de cinq universités et de sept partenaires non académiques (cinq associations et deux collectivités territoriales). Il est coordonné par l’Université d’Innsbruck. L’objectif du projet était d’examiner la manière dont les services sociaux, dans différents...

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Travail social radical et action communautaire : une même exigence de transformation sociale

olivia MERCIER

Cet article met en regard le travail social radical et l’action communautaire, deux approches critiques de l’intervention sociale qui contestent l’individualisation des problèmes sociaux et la réduction du travail social à une activité technique de gestion des populations. Bien qu’ils se soient développés dans des contextes différents, ces deux courants partagent une même attention aux rapports de pouvoir, à la participation des personnes concernées et à leur capacité à agir sur les conditions qui façonnent leur existence. À partir d’une...

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Histoire du travail social radical en Europe : entre émancipation et contrôle social

Dominique PATUREL

Cet article retrace l’histoire du travail social radical en Europe, depuis les premières critiques de la charité et du paternalisme industriel jusqu’à ses recompositions contemporaines. Il montre que le travail social est traversé, dès ses origines, par une tension fondamentale entre deux fonctions : protéger les personnes et favoriser leur accès aux droits, ou contribuer au contrôle, à la normalisation et à l’adaptation des populations à l’ordre social existant. La professionnalisation, le développement du casework et la construction de l’État...

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Appel à articles

Coordination

Dominique PATUREL

Chercheuse
HDR Sciences de Gestion
Collectif Démocratie Alimentaire

Anna RURKA

Maître de conférences
UFR Sciences psychologiques et Sciences de l'éducation et de la formation (UFR SPSE)
Centre de recherche Education et formation (CREF, EA 1589)
Paris West University Nanterre La Défense

Clarissa FIGUEIRA

Doctorant
École, Mutations et Apprentissages - EMA
CY Cergy Paris University, Cergy-Pontoise

Elodie FAISCA

Maître de conférence
IUT évreux
Centre interdisciplinaire de Recherche Normand en Education et Formation(Cirnef - UR 7454
University of Rouen