N°6 / Tempête d'idées : retour aux sources et actualité du travail social radical

Jane Addams – une posture radicale d’intervention sociale dans la lutte pour la justice sociale, les droits des femmes et la paix mondiale

Agnieszka NAUMIUK
Jane Addams – une posture radicale d’intervention sociale dans la...

Résumé (Français)

L’article analyse la conception de l’action radicale présente dans la pensée et dans la pratique de l’une des précurseures du travail social – Jane Addams, lauréate du prix Nobel de la paix, féministe et réformatrice sociale. L’objectif du texte est de montrer comment sa biographie, ses expériences de vie ainsi que son activité sociale et politique ont façonné une compréhension spécifique de la radicalité, enracinée non pas dans la violence ou le conflit, mais dans un engagement déterminé et pragmatique en faveur des droits humains, de la justice sociale et de la paix. L’analyse montre qu’Addams a initié et soutenu de nombreux achèvements juridiques innovants ainsi que des pratiques d’intervention sociale destinées à améliorer les conditions de vie des plus pauvres, tout en s’engageant dans des mouvements féministes progressistes et des initiatives pacifistes. Élevée dans une famille aux fortes traditions démocratiques, elle plaidait déjà, lorsqu’elle était étudiante, pour une plus grande participation des femmes à la vie publique. Jeune femme, elle critiquait la philanthropie superficielle et se montrait prête à sacrifier sa fortune personnelle et une vie paisible pour réaliser concrètement la vision d’un monde plus juste. Son action suscita à la fois reconnaissance et critiques virulentes. L’article propose d’interpréter la posture d’Addams comme radicale face à toute forme de mal infligé à autrui. D’une part, elle reposait sur une opposition résolue à l’injustice sociale, à l’exploitation et aux différentes formes d’oppression, ainsi que sur la mise en œuvre d’actions concrètes pour les surmonter. D’autre part, elle se fondait sur le refus constant de la violence et du conflit comme moyens de défendre le bien et de lutter contre le mal. La radicalité s’exprimait dans la conviction de l’importance de la responsabilité individuelle et collective, dans le développement d’une conscience prosociale et dans l’accent mis sur le rôle central de l’éducation publique comme outil fondamental d’un changement social durable.

 

Résumé (Anglais)

The article examines the conception of radical action reflected in the thought and practice of Jane Addams - one of the pioneers of social work, a Nobel Peace Prize laureate, feminist, and social reformer. It aims to show how her biography, life experiences, and social and political activities shaped a distinctive understanding of radicalism, rooted not in violence or conflict but in a determined and pragmatic commitment to human rights, social justice, and peace. The analysis demonstrates that Addams initiated and supported numerous innovative legal reforms and social intervention practices designed to improve the living conditions of the poorest members of society, while also participating in progressive feminist movements and pacifist initiatives. Raised in a family with strong democratic traditions, she advocated for greater participation by women in public life as early as her student years. As a young woman, she criticized superficial philanthropy and was prepared to sacrifice her personal fortune and a peaceful life to put her vision of a more just world into practice. Her work attracted both recognition and fierce criticism. The article proposes interpreting Addams’s position as one of radical opposition to every form of harm inflicted upon others. On the one hand, it was based on a resolute rejection of social injustice, exploitation, and various forms of oppression, together with the implementation of concrete measures to overcome them. On the other hand, it rested on a consistent refusal to regard violence and conflict as legitimate means of defending good and combating evil. Her radicalism was expressed in the conviction that individual and collective responsibility matter, in the cultivation of a prosocial consciousness, and in the emphasis placed on the central role of public education as a fundamental instrument of lasting social change.

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Note sur l’autrice: Les intérêts de recherche d’Agnieszka NAUMIUK portent sur le rôle éducatif des acteurs et organisations de la société civile, l’engagement citoyen dans le changement social, l’intégration et l’inclusion sociale, ainsi que les liens entre la pédagogie et l’intervention sociale. Elle est l’autrice de quatre ouvrages, la directrice de deux monographies collectives et de plus de 50 articles publiés en polonais et en anglais.


Depuis plus de dix ans, elle travaille sur l’activité et l’œuvre de Jane Addams et contribue à la diffusion de ses réalisations en Pologne. Elle encourage également des auteurs du monde entier à participer à une discussion internationale commune sur l’actualité de son action. En 2025, elle a organisé à Varsovie la première conférence internationale consacrée à l’œuvre de Jane Addams. Une première publication internationale collective est actuellement en préparation.


Introduction


La posture de Jane Addams (1860–1935), en particulier dans son domaine d’activité dans le champ social, constitue un exemple d’articulation constante entre réflexion éthique, expériences de vie et engagement social dans des actions en faveur du développement de la démocratie, de l’intégration des communautés locales et, plus largement, de la défense des droits humains et de la construction de la paix dans le monde. Son éducation familiale, ses études au Rockford Female Seminary, un établissement d’enseignement supérieur pour femmes, ainsi que ses expériences ultérieures liées à la mise en pratique des principes du progressisme ont contribué à façonner sa posture personnelle et audacieuse face à la vie. Cette posture consistait à agir sans cesse contre l’injustice, l’exploitation des plus pauvres et l’ostracisme envers les migrants, qu’elle observait aussi bien dans la vie quotidienne des habitants de Chicago et des citoyens des États-Unis que lors de ses voyages sur d’autres continents, en particulier dans les pays européens.


L’engagement d’Addams s’est traduit par une longue activité pratique en faveur de l’intégration des migrants aux États-Unis, notamment grâce à la création du « settlement Hull House1 », parfois qualifié de grande expérience d’intégration sociale. Il a également pris la forme de sa participation active au développement de mouvements féministes progressistes et d’organisations de femmes, ainsi que d’un engagement en faveur de la paix face à la Première Guerre mondiale. Pour ce dernier engagement, elle fut la première Américaine à recevoir le prix Nobel de la paix, en 1931, conjointement avec Nicholas Murray Butler.


D’un côté, elle reconnaissait la nécessité de s’opposer à l’injustice, à l’exploitation et aux diverses formes d’oppression dont elle tirait notamment la connaissance de son travail à « Hull House » ; de l’autre, elle refusait de justifier le fait de faire le mal au nom même des idéaux les plus élevés, ce qu’elle soulignait en participant aux débats sur l’entrée des États-Unis dans la Première Guerre mondiale (Addams, 1907). Elle s’efforçait toujours de comprendre les points de vue des parties en conflit et de rechercher des solutions possibles dans les situations de tensions sociales, comme lors de la grève Pullman qu’elle a décrite (Addams, 1912a, p. 131-137). En même temps, elle se tenait du côté des personnes défavorisées et soutenait les solutions qu’elle jugeait pragmatiques.


En ce sens, sa position peut être définie comme une forme particulière d’une « double radicalité » : individuelle (compris comme la décision d’un engagement personnel déterminé dans des actions pratiques) et communautaire (exprimé par une participation active aux débats publics sur la construction d’un monde meilleur). Cette double radicalité supposait à la fois la responsabilité morale de l’individu, la nécessité de développer une conscience sociale, et soulignait l’importance de l’éducation publique et du débat démocratique comme outils fondamentaux d’un changement social durable. La vision pragmatique et progressiste du monde que représentait Addams indiquait la nécessité de construire des institutions et des formes d’action favorisant la solidarité sociale et le dialogue entre différents groupes sociaux.


Les expériences et réflexions d’Addams, élaborées il y a plus d’un siècle, peuvent être lues comme une source d’inspiration importante pour les débats contemporains sur les droits humains et la responsabilité sociale. Elles montrent que la lutte pour les droits humains, qu’elle concerne les migrants, les femmes, les opposants politiques ou même les ennemis de son propre État, constitue un processus exigeant une conversation sincère, souvent difficile, mais nécessaire, sur les valeurs et sur la forme future du monde que nous construisons ensemble.


L’action de Jane Addams est également devenue le symbole de la foi dans l’efficacité de la lutte pour les droits de chaque être humain à la vie, au développement et à l’éducation, dans l’activité citoyenne des femmes et dans le rôle de la paix comme facteur limitant les tendances coloniales destructrices des États. Son action s’est inscrite durablement dans l’histoire du travail social, tant dans sa dimension locale que globale. Addams a progressivement transformé ses convictions personnelles et sa sensibilité sociale en un engagement public conséquent. Sa vie et son œuvre ont fait l’objet de nombreuses analyses et discussions portant sur le rôle des valeurs, de la responsabilité morale et de la contribution personnelle face aux défis quotidiens liés à la construction d’un monde plus juste. Elle est devenue une figure monumentale, inspirant les générations suivantes, bien qu’elle ait elle-même souvent éprouvé solitude et doutes quant au sens du chemin difficile de leadership qu’elle avait choisi.


L’exemple de la vie de Jane Addams, ses prises de parole publiques et ses nombreuses publications permettent de suivre le chemin qu’une personne peut parcourir dans le processus d’intériorisation et de concrétisation de sa propre position, ainsi que de mesurer l’importance des différents milieux qui nous confrontent aux questions de responsabilité individuelle et collective. Ces exemples et publications montrent également combien les expériences personnelles et collectives qui confrontent ces idéaux à la réalité sont essentielles.


Apprendre une posture radicale envers les valeurs fondamentales et la justice sociale


Jane Addams passa les premières années de sa vie dans une maison aisée et heureuse, qui était un centre de débats civiques et de développement intellectuel des élites locales (Bryan et al., 2003 ; Knight, 2010). Son attitude face à la vie et aux autres se formait d’abord dans un esprit de responsabilité envers le bien commun, comme elle le soulignait dans « Twenty Years of Hull House » (1912b), elle la devait surtout à son père, John Addams, qui représentait pour elle un modèle de vertus morales et civiques. Il inculqua à ses enfants le respect du travail, de la famille et de leur entourage, et soulignait la valeur de l’éducation. Il inspirait et exigeait un perfectionnement constant ainsi qu’une honnêteté personnelle. Lui-même s’engageait dans la vie politique et économique, locale comme nationale, soutenant les efforts de son ami Abraham Lincoln dans la construction des fondements de la démocratie américaine moderne du XIXe siècle. Il croyait à la force de l’exemple personnel. Il tenait notamment une maison ouverte dotée d’une bibliothèque accessible à la communauté locale. C’est grâce aux livres, aux conversations avec son père et à l’observation de ses actions que se formèrent l’esprit et le caractère de Jane Addams, ainsi qu’une posture prosociale liée à ses réflexions de jeunesse sur ce qui donne sens et valeur à l’existence (Addams, 1912b, p. 1-21) et sur la confirmation des actions concrètes qui en constituaient l’exemplification.


Jeune, Addams fit l’expérience des conséquences du conflit de la guerre de Sécession. Elle soutenait toutes les actions visant l’unification des États-Unis et considérait même qu’il fallait mettre fin complètement, y compris par les armes, au chaos américain de la guerre civile et à la douleur que les citoyens s'infligent mutuellement par des négociations interminables. Avec le temps, ses intérêts se tournèrent vers la science, la littérature et l’art, qu’elle concevait comme des formes importantes d’expression d’une position en faveur du développement de la civilisation et de l’humanisme. Son séjour au séminaire pour femmes de Rockford, devenu plus tard un collège, met en évidence ses compétences de leadership et son goût pour l’écriture sur des questions socialement importantes. Dès sa jeunesse, elle estimait qu’il fallait lutter pour les droits des personnes et que les femmes possédaient des prédispositions particulières pour cela, car elles disposaient de l’intuition et de l’empathie nécessaires à une appréhension plus complète de la situation réelle du monde. Elle considérait que, si elles n'aimaient pas leur savoir d’arguments fondés sur des données scientifiques, elles seraient négligées dans les grandes affaires « d’importance nationale ». Dans son discours intitulé « Cassandre » (Addams, 1881), prononcé au nom des diplômées de l’école, elle évoquait la figure symbolique de la fille du roi Priam et sa triste fin :


      • « À l’une de ces belles femmes, à Cassandre, fille de Priam, vint soudain le pouvoir de prophétie. Cassandre accepta courageusement ce pouvoir ; avec un jugement clair et un instinct infaillible, elle prédit la victoire des Grecs et la destruction de la ville de son père. Mais les vaillants guerriers rirent de mépris devant la belle prophétesse et la traitèrent de folle. La jeune fille fragile se tenait consciente de la vérité, mais elle n’avait pas la logique nécessaire pour convaincre les guerriers vaincus et impatients, ni aucun fait susceptible de gagner leur confiance ; elle ne pouvait qu’affirmer et proclamer, jusqu’à sombrer finalement dans une folie complète » (Addams, 1881).

Cette description symbolique empruntée à la littérature grecque devint l’illustration d’un fragment de sa propre vie, lorsqu’elle argumenta pour que les États-Unis n’entrent pas dans la Première Guerre mondiale, en essayant de montrer les conséquences tragiques de toute guerre ; elle fut ridiculisée de la même manière et, face à l’ostracisme public et à la critique, perdit également confiance en elle, d’autant qu’en raison de ses mérites antérieurs elle avait été considérée presque comme une icône morale et souvent appelée Sainte Jane2.


Dans son intervention de jeunesse à Rockford, Addams appelait les femmes, si elles voulaient exercer une influence réelle, à chercher des arguments dans la science. Si l’on considère ce texte de manière plus universelle, le « credo » de jeunesse d’Addams résonne avec le défi contemporain et l’appel à trouver dans la science des arguments solides dans les situations de controverses autour de visions divergentes du monde. Ces controverses, souvent éloignées des faits, utilisent des slogans émotionnels, créent des dichotomies intentionnelles et manipulent par le « jeu sur les émotions ». Les faits qui fondent la rationalité et le pragmatisme issus des bénéfices de la co-construction, du partage des savoirs et des pratiques en faveur de l’amélioration de la vie des personnes sont parfois négligés ou considérés comme insignifiants dans une lutte pour l’existence dominée par une nature égoïste avide de pouvoir, de privilèges et de ressources. Par son action ultérieure, Addams montra aussi que cela ne devait pas nécessairement être ainsi, même si la voie par laquelle elle découvrit ces preuves fut longue et souvent accidentée.


Elle cherchait la clé de sa propre manière de répondre aux divers défis sociaux. En Europe, où elle voyageait, comme aux États-Unis, elle voyait de grandes différenciations économiques, sociales et idéologiques. En Espagne, lors d’une corrida sanglante, elle fit l’expérience d’une forme d’illumination : il fallait lutter pour un monde humain juste, et non se contenter d’y penser et de s’émouvoir de la situation des personnes en difficulté (Addams, 1912b, p. 65-88). Cette période constitua pour Addams le fondement d’un engagement social ultérieur encore plus conséquent et plus intransigeant. Elle souhaitait réparer le mal et pensait de plus en plus courageusement à changer son chemin de vie : passer d’observatrice des inégalités à militante sociale. Pendant longtemps, elle demeura incertaine de son propre rôle dans un monde de différents modèles, attitudes et cultures, y compris de cultures de l’aide, tout en observant l’injustice et en s’efforçant de comprendre les mécanismes de l’exclusion. C’était également une période pour examiner ses propres ressources, ses préférences, former ses aspirations et prendre des décisions sur sa vie personnelle, tout en tenant compte de sa santé fragile, du renoncement à une vie familiale et de la réflexion sur ce qu’être utile à la société signifie réellement.


La force de l’engagement dans les défis locaux comme forme de défense des droits humains : centre le settlement « Hull House » à Chicago


Ce n’est que dans la période suivante de sa vie que l’on peut retracer son évolution vers une compréhension du pragmatisme progressiste comme fondement d’une posture de toute une vie. Quarante années de construction d’une expérience sociale, consistant à réaliser les tâches du Hull House au service des émigrants arrivant d’Europe en Amérique, constituèrent l’exemplification de la pensée sociale radicale de l’époque. Comme modèle social et comme résultat de l’observation de la vie des immigrants dans leur « seconde patrie », il s’agissait d’une réponse empathique, pragmatique et éducative à la vision de l’intégration de réfugiés venus de différents pays connaissant la pauvreté et les conflits, principalement en Europe. On peut considérer cette période comme celle de la construction de communautés inclusives, visant à normaliser les relations entre différents groupes ethniques, expériences de socialisation et d’intégration dans les conditions d’une industrialisation américaine croissante, conditions difficiles, exigeantes et souvent exceptionnellement injustes. L’observation de la misère et de la pauvreté, en particulier le travail auprès des familles migrantes, fit entrer Addams dans un premier domaine de conflits locaux, souvent systémiques. Elle luttait contre la perception des nouveaux arrivants comme citoyens de seconde catégorie. L’une des manifestations de sa position déterminée à cet égard, également sur le plan symbolique, dans son effort pour leur rendre leur dignité, consistait à les appeler « voisins », car la différenciation sociale existante, renforcée par des mécanismes d’exclusion culturelle, affaiblissait, selon elle, les forces de la démocratie, entendue comme un régime co-construit sous la forme d’un contrat social. C’était une forme domestique de lutte pour la paix et la coexistence de tous les êtres humains. Addams considérait qu’elle avait un message important à adresser à tous : immigrants, bénévoles, militants syndicaux, militants religieux, en trepreneurs, organisations sociales et autorités locales, scientifiques, enseignants, femmes au foyer : réfléchir à sa propre posture et au sens de la communauté construite par les décisions et les choix quotidiens de chacun.


Elle signalait l’échec d’une humanité qui produit des inégalités et se soumet à des systèmes déshumanisés, alors que, selon elle, l’industrialisation aurait pu avoir un autre visage. Dans les critiques de ses actions, on lui reprochait d’être trop conformiste et de chercher à satisfaire les différentes parties. En réalité, elle en appelait aux consciences et aux valeurs de ceux qu’elle considérait comme des leaders du changement, par exemple les enseignants et les éducateurs, pour une éducation intelligente susceptible d’offrir une chance d’une vie meilleure, pour de meilleures conditions d’éducation et une meilleure compréhension des besoins des enfants. Aux industriels, elle expliquait qu’il fallait lutter pour le droit à un travail sûr, pour la protection de la santé, pour la défense contre une législation injuste à l’égard des mineurs, mais aussi qu’il était important de créer des syndicats et de faciliter l’auto-organisation ou la formation professionnelle des travailleurs. L’objectif ultime était l’amélioration générale des conditions de vie des habitants de la grande ville et la prévention de la violence.


L’activité publique d’Addams, tant à Chicago que dans l’ensemble des États-Unis, se développa avec un soutien social croissant jusqu’à la célèbre grève Pullman de 1894. Cet événement révéla pour la première fois sa posture conciliatrice dans le contexte des conflits sociaux et politiques, entre les industriels et le mouvement ouvrier, en particulier les syndicats. Son rôle fut toutefois négligé, malgré son engagement personnel et sa volonté d’aider comme négociatrice. Elle lutta longtemps pour que son célèbre texte, The Modern Lear, publié de nombreuses années après la grève, devienne un manifeste de ses convictions pacifistes, dans lesquelles l’idée de comprendre l’autre partie du conflit constitue la clé de la construction de fondements durables de coopération, rapprochant non seulement de la trêve mais posant aussi les bases de solutions futures plus harmonieuses. Cette posture et ce texte doivent également être compris comme une prise de position résolue en faveur de la recherche de solutions. Son hypothèse est que les méthodes et outils traditionnels de maintien de la paix et de la prospérité par la force vieillissent avec le développement social, et qu’il faut un nouveau regard sur la création de mécanismes efficaces pour l’avenir, par la construction de relations sincères et directes avec les autres, qui constituent « le rythme des battements du cœur du reste du monde» (Addams, 1912a, p. 136). Les deux citations suivantes, extraites de son discours en réaction à la grève Pullman (1894), montrent combien ce savoir est compréhensif, mais aussi combien il prend fermement parti pour le développement d’une société démocratique :


      •  « Les vertus d’une génération ne suffisent pas à la suivante, pas plus que l’accumulation des connaissances possédées par une époque n’est adéquate aux besoins d’une autre » (Addams, 1912a, p. 135).

      • « Nos pensées, du moins pour cette génération, ne peuvent être trop orientées vers les relations et les obligations mutuelles. Elles seront déformées si nous ne regardons pas tous les êtres humains en face, comme si une communauté d’intérêts se trouvait entre eux, si nous n’ouvrons pas notre esprit afin de puiser force et joie dans des centaines de connexions » (Addams, 1912a, p. 137).

Dans ses publications, ses interventions et son engagement social, Addams soulignait que, dans sa pensée tenace d’activiste, une réflexion sur ce qui est important pour les autres est également nécessaire. Déjà fondatrice expérimentée et reconnue du centre Hull House, elle soutenait qu’on ne pouvait rester indifférent face à des événements dont l’issue finale est l’effusion de sang, le malheur humain et le drame des familles.


La lutte pour les droits des pauvres et l’émancipation des femmes. La création des bases du travail social ancré dans le milieu de vie et la communauté locale


Parmi ses nombreuses formes d’engagement, il faut souligner sa position déterminée du côté des droits des personnes les plus pauvres. Addams se lia d’amitié avec le président Theodore Roosevelt, qui fut impressionné par les changements qu’elle avait introduits à Chicago. Devenue l’une des femmes les plus admirées d’Amérique, Addams trouva de nouvelles possibilités de prononcer des discours et d’écrire sur les réformes sociales. Elle partageait son savoir et soutenait les réformes ainsi que l’organisation et le développement de diverses institutions.


En 1903, Addams devient vice-présidente de la Ligue nationale de syndicat des femmes (National Women’s Trade Union League). Elle ne se contentait pas de défendre le droit de vote des femmes ; elle encourageait et aidait de nombreuses femmes à opérer des changements dans leur vie, par exemple en accédant à l’éducation, en travaillant, en luttant pour de meilleurs salaires. Elle faisait autorité auprès de diverses organisations féminines, écrivait pour des journaux destinés aux femmes au foyer, tels que Ladies’ Home Journal, et donnait des conférences sur les questions féminines. Sa posture intransigeante consistait à ne pas céder aux idéologies, même si elle comprenait la psychologie de la négociation et la force de l’argumentation. Elle ne se fermait cependant à aucune option féminine, qu’elle soit de gauche, conservatrice ou religieuse, abordant des sujets proches des femmes de différents milieux.


En soutenant les familles, elle plaidait pour des changements dans les conditions de vie des enfants et des mères. En 1907, Addams fut membre fondatrice du Comité national contre le travail des enfants (National Child Labor Committee). Deux ans plus tard, en 1909, à la demande du président Theodore Roosevelt, elle participa à une conférence à Washington, présentant la situation des enfants et des familles en situation de pauvreté, soulignant la nécessité et l’importance de leur prise en charge ainsi que la création d’un Bureau fédéral de l’enfance. Celui-ci fut créé trois ans plus tard, en 1912, sous le nom du Bureau fédéral des enfants (Federal Children’s Bureau), et une loi fédérale sur le travail des enfants fut adoptée en 1916, réglementant notamment l’âge minimum d’accès des enfants au travail rémunéré.


À Chicago, elle poursuit un travail intensif sur les changements concernant les conditions de vie des habitants et des immigrants, les questions liées aux soins aux nouveau-nés et au post-partum, la lutte contre la toxicomanie et les conditions sanitaires des quartiers de Chicago. Militante reconnue dans différents cercles sociaux, elle participa en 1908 à la fondation de la Chicago School of Civics and Philanthropy3; elle dirigea également l’initiative de création de l’Ecole du travail social à l’Université de Chicago, apportant un soutien institutionnel à une nouvelle profession pour les femmes, et l’année suivante, elle devint la première femme présidente de la Conférence nationale des œuvres caritatives et de l’administration pénitentiaire (National Conference of Charities and Corrections) (1909-1915). Cette conférence fut ensuite rebaptisée et a pris le nom de la Conférence nationale du travail social (National Conference of Social Work).


Elle devient aussi active dans le mouvement suffragiste comme membre de l’Association nationale américaine pour le droit de vote des femmes (National American Women’s Suffrage Association) et chroniqueuse favorable aux droits électoraux des femmes. Dans le texte « Why Women Should Vote », elle écrivait sur l’habitude séculaire de la société à assigner les femmes aux rôles traditionnels et aux travaux domestiques (Addams, 1910, p. 21). Elle soutenait que, si les femmes devaient être pleinement responsables d’un foyer sûr, de l’éducation des enfants et de la santé de la famille, elles devaient exercer une influence plus large sur les facteurs importants pour l’éducation, la santé, l’hygiène, la propreté et la sécurité des familles dans leur environnement de vie.


La lutte pour la paix dans le monde. Le développement du mouvement pacifiste


Le premier ouvrage dans lequel Addams réfléchit à la question de la paix mondiale fut The Newer Ideals of Peace (1907). Il devient une forme de débat public sur la guerre et la paix, mais aussi une réflexion personnelle sur le rôle de l’individu pris dans les dilemmes moraux associés, ainsi que sur le fait de considérer la défense de la paix comme une trahison nationale. Dans ce texte, Addams montrait les différences entre les anciens et les nouveaux idéaux de paix. Les seconds étaient, selon elle, des processus d’intégration actifs et dynamiques dans l’esprit de la participation démocratique ; si ceux-ci devenaient un élément naturel du processus de développement et fonctionnaient réellement dans les sociétés, la guerre serait naturellement éliminée. Les idéaux de défense nécessaire exigeaient selon elle un soutien permanent et la mobilisation constante de nouvelles forces pour les promouvoir, ce qui les rendait coûteux (Addams, 1907).


Comme pacifiste, Addams lutta pour la paix avant même la Première Guerre mondiale : elle tenta de persuader le président des États-Unis, Woodrow Wilson de jouer un rôle de médiateur pour la paix entre les pays européens en conflit et de ne pas entrer en guerre. Cependant, lorsque les États-Unis décidèrent de participer à ce conflit armé, elle s’opposa à cette solution. Les protestations d’Addams suscitèrent l’hostilité et la colère tant des responsables politiques que de la majorité de la société favorable à la guerre, et la réputation dont elle bénéficiait auparavant grâce à son long travail à Hull House fut remplacée par une critique publique, des émotions négatives à son égard et à l’égard de toutes ses actions pacifistes. Dans The Long Road of Woman’s Memory (1916), elle rappelait qu’elle avait elle-même de nombreux doutes éthiques liés à sa posture radicale face à la guerre, dans le contexte de ses valeurs religieuses et de sa quête d’intégrité de ses convictions. Elle ne les a toutefois jamais trahies. Le déclenchement de la Première Guerre mondiale fut un choc pour Jane Addams, mais il était clair qu’elle s’y opposerait et ne resterait pas passive à cet égard. Dès décembre 1914, elle s’occupa de l’organisation immédiate du Comité de paix de Chicago puis, avec une autre militante, Carrie Chapman Catt, elle contribua à l’organisation, à Washington le 10 janvier 1915, d’une conférence au cours de laquelle fut décidée la création du Comité national des femmes pour la paix (National Peace Committee for Women), dont elle fut élue présidente (Fradin & Fradin, 2006, p. 129-130). Quelques mois plus tard, le 28 avril 1915, elle présida la conférence des femmes pour la paix à La Haye (1915), à laquelle elle participa à l’invitation de la docteure Aletta Jacobs, et y fut élue présidente de la nouvelle organisation : La Ligue internationale de femmes pour la paix et la liberté (Women’s International League for Peace and Freedom (WILPF)).


Dans la publication issue de ces débats, Women at The Hague (1915), Addams écrivit trois essais. Dans le premier, « The Revolt Against War », elle décrivait qu’au cours de son voyage elle avait observé la diversité des attitudes et attirait l’attention sur la situation des jeunes hommes pris dans les « jeux de guerre ». Elle soulignait aussi que les différences générationnelles concernaient généralement des expériences différentes et une plus grande incertitude chez les jeunes hommes, qui étaient parfois disposés à contester et à protester contre les slogans et stéréotypes sociaux défendant le sens de la guerre, mais qui n’avaient plus ce choix lorsqu’ils devaient devenir soldats (Addams, 1915, p. 29-31).


Dans l’essai suivant, « Factors in Continuing War », publié dans le même volume, Addams montrait que l’une des causes du maintien de l’état de guerre était l’incapacité à mener une conversation politique avec la société. Elle constatait que les décideurs se rencontraient plutôt en petits groupes et se soutenaient mutuellement, sans voir, selon elle, les contextes plus larges qui ne pouvaient apparaître que dans une conversation publique ouverte (Addams, 1915, p. 42). Elle mettait ainsi en évidence une tyrannie voilée et considérait que l’antidote à celle-ci serait une presse libre, dont la force et la capacité à initier des débats publics sont inestimables (Addams, 1915, p. 43). Sa première conclusion à l’issue de son voyage fut que, dans tous les pays qu’elle avait visités, elle voyait des personnes privées d’une connaissance suffisante pour évaluer pleinement et correctement la situation, parce que la presse n’avait pas la possibilité de former l’opinion et de présenter des données, et parce que le pouvoir était exercé par des institutions qui n’y avaient pas intérêt (Addams, 1915, p. 43). Elle s’opposait à l’argument selon lequel les négociations seraient un signe de faiblesse et que la démonstration de force serait nécessaire à de futures négociations de paix (ibid., p. 44). Bien que son opinion ait été méprisée par de nombreux responsables politiques, elle resta fermement convaincue de la nécessité de défendre plus fortement les solutions pacifiques. En 1919, elle retourna en Europe, cette fois pour recueillir des informations sur la manière d’aider les victimes de la guerre qui venait de s’achever provisoirement.


Ses réalisations fondamentales en faveur de la paix concernent sans aucun doute les vingt dernières années de son activité, lorsqu’elle s’engagea très fortement dans la co-création et le travail actif de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté (Women’s International League for Peace and Freedom), ainsi que dans des actions menées avant, pendant et après la Première Guerre mondiale. C’est précisément pour cette période qu’elle reçut le prix Nobel de la paix en 1931.


Le 2 mai 1935, lors de la cérémonie du 20e anniversaire de la Ligue internationale pour la paix et la liberté (Women’s International League for Peace and Freedom) à Washington, elle déclara :


      • « Nous ne nous attendons pas, nous les personnes de paix, à ce que la nature humaine change » […] « Mais nous espérons changer le comportement humain. Peut-être sommes-nous très loin d’une paix durable et avons devant nous un long chemin d’éducation des communautés et de l’opinion publique. Ce n’est peut-être pas une tâche facile, mais elle met à l’épreuve notre endurance et notre entreprise morale, et nous devons veiller à la poursuivre » (Fradin & Fradin, 2006, p. 188).

La leçon d’Addams : radicalité signifie « pour » et non « contre 


Dans l’approche pratique, la radicalité de Jane Addams prenait une forme différente de l’image stéréotypée d’une personne dominante, bruyante et recourant à un langage violent. Sa fermeté ne découlait pas d’un besoin d’imposer son opinion aux autres, mais d’une profonde certitude de ses convictions, de son enracinement dans des valeurs fondamentales et d’une expérience façonnée par le contact quotidien avec les problèmes réels des personnes. C’était une radicalité silencieuse mais conséquente, fondée sur la responsabilité et la disponibilité à agir. Il ne se manifestait pas dans une rhétorique du conflit, mais dans la construction patiente de relations, d’institutions et de pratiques sociales répondant réellement aux besoins humains. Sa posture liait l’empathie à l’engagement pratique. Elle était toutefois le fruit de nombreuses années de travail sur soi.


L’un des événements qui transforma son approche du travail, confrontant l’authenticité à la fausseté, fut sa rencontre avec Léon Tolstoï en 1896. Son approche intransigeante de l’aide aux personnes fit sur elle une énorme impression et lui fit prendre encore davantage conscience des nombreuses contradictions présentes dans sa propre vie, ainsi que du fait qu’elle continuait à être confrontée au dilemme de son privilège social, éducatif et économique. Dans ses souvenirs autobiographiques Twenty Years of Hull House (1912b), elle indiquait qu’elle avait besoin d’une telle rencontre éprouvante, remettant en cause son bien-être moral, apportant un nouveau point de vue et approfondissant sa réflexion sur le sens d’un engagement d'une portée plus large. Elle lui fit prendre conscience de son propre conformisme et la mit dans l’embarras. Même si la tentative d’imiter la vie de Tolstoï ne dura pas longtemps après son retour à Hull House, elle conserva pour toujours le désir de revenir sans cesse aux fondements de la morale et de l’éthique, et d’exprimer consciencieusement et pratiquement dans sa vie les principes qu’elle professait.


Selon Patricia Shields et Joseph Soeters (2017), Jane Addams agissait en faveur d’une paix comprise par le bas, comme réalisation des droits humains dans la vie quotidienne, construite par les sociétés « de l’intérieur » : par des revendications de réformes administratives, le changement social local, l’intégration et la création des bases de la confiance sociale. Ils montrent que chacun des domaines dont Addams s’est occupée, aussi bien dans la pratique que dans ses réflexions morales et socio-philosophiques, ne fait que renforcer son importance comme théoricienne et praticienne des actions de paix dans le monde (Shields & Soeters, 2017). On peut dire la même chose de sa posture à l’égard de l’intervention sociale. Addams critiquait souvent la “Philanthropie déraisonnable”, mais ses postulats concernent également l’intervention sociale professionnelle mise en œuvre aujourd’hui.


Dans le texte intitulé « The Subtle Problems of Philanthropy » (1899), elle critiquait l’approche démodée des philanthropes et l’inadéquation de cette tradition aux temps nouveaux, où il ne devrait plus être question de dépendance et de pouvoir de donner ; elle soulignait aussi que la démocratie avait introduit la liberté et la réciprocité dans les relations, ce qui était difficile à comprendre pour beaucoup, car ils conservaient le besoin de sacrifice et de charité tout en voulant contrôler l’aide apportée. Elle montrait qu’il est difficile d’élaborer un consensus en matière d’aide, car chacun possède une compréhension personnelle de l’éthique et de la morale et agit selon ses propres convictions ; cependant, ce processus reste encore dans la sphère des habitudes, alors même que les méthodes d’analyse des facteurs du développement social ont changé et que de nouvelles solutions devraient également y être adaptées (Addams, 1899, p. 163).


Les expériences d’Addams et les enseignements pour le travail social radical


Il conviendrait de s’interroger sur la manière dont la vie de cette ancienne militante sociale et son héritage pourraient constituer une leçon, ou une invitation à la réflexion, pour les actions contemporaines dans le champ de l’aide. Plusieurs domaines de discussion sont proposés ci-dessous.


1. Le travail social radical a besoin d’individus déterminés, mais il s’agit d’un processus d’éducation tout au long de la vie.


Prendre position en faveur d’actions et de solutions justes liées aux besoins fondamentaux de l’être humain et de la société n’est pas seulement une question de solutions systémiques ; c’est aussi comprendre qu’il s’agit d’un processus de développement individuel, qui s’accomplit dans les expériences quotidiennes et dans l’observation des postures d’autres personnes - depuis les modèles familiaux et extrafamiliaux de l’enfance, en passant par la socialisation par des pairs à l’adolescence, jusqu’aux expériences professionnelles et extra-professionnelles. Ce sont elles qui deviennent le fondement de la construction de la conscience de soi, des relations avec les autres, du rapport au monde et de l’évaluation de notre rôle en son sein. Une question apparaît donc : que pouvons-nous apprendre et quoi avons-nous besoin d’expérimenter ? Comment le faisons-nous en rapport avec notre propre compréhension d’une posture intransigeante ? La biographie de Jane Addams constitue l’exemplification d’une matière complexe, faite de stimuli et de facteurs concomitants qui agissent sur nos émotions, notre perception du monde et notre maturation intellectuelle. Ces aspects sont importants en raison des effets publics de cette éducation.


2. Créer des solutions sociales exemplaires, c’est faire une expérience propre des frontières sociales dans la pratique. 


Dans la vie d’Addams, cela signifiait faire l’expérience des différences culturelles et des représentations du monde historiquement façonnées à Hull House et lors de ses voyages en Europe, ainsi que l’apprentissage, pendant de nombreuses années, d’une réponse systémique aux besoins d’intégration des immigrants, mais aussi aux besoins de découvrir collectivement à quoi pourrait ressembler la coexistence sociale. L’engagement dans des actions concrètes faisait que le savoir devenait « compréhensif » et, par là même, plus radical, car il touchait à la source des problèmes et à la connaissance des solutions. Addams savait que les conflits sociaux naissent dans des situations de communication insuffisante, de méconnaissance de positions différentes ou de leurs arguments. Les présupposés démocratiques de la création d’espaces pour le débat public exigent des compétences appropriées pour utiliser ce potentiel de manière efficace et au service de la société, en particulier lorsqu’il s’agit de représenter ou d’encourager la présentation de personnes appartenant à des groupes défavorisés par elles-mêmes. Pour Addams, le dialogue avec les « voisins » et le renforcement de leurs capacités d’auto-organisation étaient essentiels pour répondre à leurs besoins réels et pour hiérarchiser les tâches d’intervention sociale.


3. L’éthique pratique radicale se manifeste dans un droit juste vu comme la prévention de la violence.


Les malentendus, animosités et ressentiments résultent souvent de l’absence de régulation ou de mécanismes insuffisants pour créer des règles et élaborer des solutions dans les situations de tensions et de conflits. De nombreuses situations quotidiennes appellent des droits plus justes (pas nécessairement hautement punitifs), des règles et des standards qui agissent contre des pratiques injustes, vengeresses, excluantes et déshumanisantes, que ce soit au niveau local, national ou international. La question suivante porte donc sur le rôle de l’éducation sociale et de l’éthique lorsqu’on les considère comme des pratiques sociales fixant des standards élevés aux décideurs et aux acteurs chargés de mettre en œuvre les règles juridiques qui régulent et soutiennent la protection des droits humains en tout lieu et en tout temps. Addams se fixait elle-même une exigence éthique élevée, tout en pardonnant les manquements et les erreurs des autres. Elle revendiquait cependant et défendait avec constance le droit à la co-détermination citoyenne des règles de la vie sociale, afin de prévenir les pratiques injustes et excluantes envers d’autres personnes. Elle éduquait les décideurs et les leaders, les appelait à réfléchir à l’éthique de leurs actions.


4. L’aide sociale comme système de résistance sociale face aux inégalités et manifestation de la solidarité sociale.


Les changements contemporains imposent une transformation de la manière de penser les institutions et les types d’intervention sociale. Il faut aujourd’hui prendre en compte également de nouveaux espaces d’éducation des individus et des groupes. Il vaut la peine de se poser la question suivante : faut-il, et comment, mener des actions pour la paix sans les réduire aux seules institutions professionnelles ? Cette question ne concerne pas seulement les programmes et l’éducation de la jeunesse, mais aussi le rôle des militants sociaux et des activistes dans les environnements locaux, en particulier ceux qui, pas toujours consciemment et parfois de bonne foi, se livrent à un « jeu sur les conflits » au nom de la défense des droits de différents groupes. Addams considérait qu’en tant que militante ayant une longue pratique éducative et d’intervention sociale, notamment auprès de groupes de personnes menacées d’exclusion sociale, elle était tenue de mener un travail éducatif dans l’environnement local, en considérant ces personnes comme des alliées. Elle s’efforçait en même temps de coopérer avec d’autres activistes et avec des professionnels afin d’élaborer des solutions communes.


Dans les interventions sociales contemporaines, il faut également prendre en compte la voix des migrants et examiner leur perspective dans le contexte de refuge et en situation de « sécurité apparente » : en tenant compte des traumatismes subis, dans la compréhension de leur manière de penser et d’évaluer différents événements et institutions. Addams soulignait qu’ils ne sont pas seulement des citoyens, mais aussi nos voisins, et que ce voisinage exige un nouveau type de compétences multi- et interculturelles. Cela implique souvent de retravailler ses propres préjugés, ses approches stéréotypées, et de construire de manière plus constructive les cadres d’une nouvelle réalité.


Conclusion


Dans son engagement en faveur de l’intervention social radicale, Jane Addams a parcouru un long chemin : de la perspective locale à la perspective globale, de la pratique réflexive à une pensée profondément empathique sur la construction d’une culture de paix par des interventions sociales concrètes, souvent courageuses. Dans ses publications, ses discours et son activité, elle soulignait que le radicalité dans l’intervention sociale ne peut signifier une rupture avec l’autre ; au contraire, il exige une réflexion approfondie sur ce qui est important pour les autres et sur les valeurs qui devraient façonner la vie sociale. Comme fondatrice de Hull House, elle devint une figure largement connue aux États-Unis, tout en exposant sa réputation et l’expérience sociale qu’elle menait à un risque réel. Sa radicalité ne consistait pas à faire escalader les conflits, mais à s’engager de manière conséquente dans leur résolution pacifique, en encourageant les parties à changer de perspective, à se comprendre mutuellement et à coopérer. Cette posture résultait non seulement d’une expérience profonde et d’une analyse des situations auxquelles elle participait ou qu’elle observait, mais aussi de la conviction qu’on ne peut rester indifférent face à des événements conduisant à la violence, à la souffrance humaine et aux drames des familles et des enfants. Son action dans ce domaine demeure aujourd’hui encore objet de discussion, et les évaluations de ses décisions sont diverses, ce qui souligne davantage encore la complexité des interventions sociales radicales de leur réception sociale.


Bibliographie


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  • Shields, P. M., Soeters, J. (2017). Peaceweaving: Jane Addams, Positive Peace, and Public Administration. The American Review of Public Administration, 47(3), 323–339. https://doi.org/10.1177/0275074015589629.

Sitographie :


Jane Addams – Facts. NobelPrize.org. Nobel Prize Outreach AB 2023. May 2023. https://www.nobelprize.org/prizes/peace/1931/addams/facts/. Consulté le 4 mai 2023.


Cassandra by Jane Addams (1881). https://deinospoesia.com/2021/07/20/cassandra-by-jane-addams/. Consulté le 23 mai 2023.



@Image by Michelle Scott from Pixabay

1 Un centre social de quartier destiné à soutenir les populations immigrées et ouvrières..


2 Ce surnom lui pesait beaucoup, car, malgré ses racines chrétiennes, elle se considérait avant tout comme une femme d’action plutôt que comme une samaritaine charitable (voir James Weber Linn, Jane Addams: A Biography, New York, D. Appleton-Century Company, 1935). Cette appellation renvoie plutôt à la fermeté de sa posture éthique.


3 Actuellement School of Social Service Administration (SSA), Crown Family School of Social Work, Policy, and Practice ; voir : https://crownschool.uchicago.edu/about/history/our-first-century


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