N°6 / Tempête d'idées : retour aux sources et actualité du travail social radical

Responsivité, savoirs expérientiels et transformation des services sociaux

Une lecture à partir des perspectives de jeunes concerné·es, acteurs et actrices de la recherche

Gwendoline BABIN, Steven LEHMANN, Helena DA ROCHA MOREIRA, Gaël PAYA, AnaÏs WOLANSKI, Anna RURKA

Résumé (Français)

Cet article présente les perspectives des jeunes qui ont participé à la partie française de la recherche européenne « Responsive Europe », menée entre 2023 et 2026 dans six pays européens (Autriche,Danemark, France, Pologne, Portugal, Roumanie). À l’échelle européenne, le consortium rassemblant douze organisations, est composé de cinq universités et de sept partenaires non académiques (cinq associations et deux collectivités territoriales). Il est coordonné par l’Université d’Innsbruck. L’objectif du projet était d’examiner la manière dont les services sociaux, dans différents contextes nationaux et institutionnels, répondent à la voix des personnes accompagnées ou ayant été accompagnées et de proposer des livrables qui visent à accroître cette responsivité. En France, la recherche s’appuie sur une méthodologie explicitement collaborative et participative, intégrant chercheurs, travailleurs sociaux, chargés de projet, jeunes adultes dans un processus de co-construction des savoirs et des livrables. Cet article présente comme les jeunes actrices et acteurs de la recherche définissent, éprouvent et mettent en discussion la responsivité des services sociaux. Cet aspect dialogique et dialectique est constitutif de cette phase de la recherche menée avec les jeunes. Les entretiens présentés ici ont été enregistrés pour visibiliser la perspective des jeunes sur l’objet de la recherche. Cette perspective montre que la responsivité ne se réduit pas, pour les jeunes interrogé·es, à la seule possibilité de parler, mais renvoie à une expérience plus exigeante de reconnaissance et de transformation effective des relations d’accompagnement.  Les propos des jeunes personnes présentés ci-après relient les expériences individuelles des jeunes aux rapports de pouvoir et aux logiques institutionnelles qui produisent le silence, la disqualification ou l’impuissance. En plaçant au centre les savoirs expérientiels des jeunes concerné·es comme ressources légitimes pour analyser les institutions et penser leur transformation, cette approche rejoint une tradition du travail social radical attentive à la critique des asymétries de pouvoir, à la dénonciation de la maltraitance institutionnelle, à l’effectivité des droits et au développement de pratiques favorisant l’émancipation collective plutôt que l’ajustement passif aux normes existantes. La responsivité peut ainsi être comprise comme un horizon critique pour des services sociaux plus démocratiques, capables non seulement d’entendre la parole des personnes, mais aussi de se laisser déplacer par elle. Ainsi, les perspectives réunies dans cet article ne constituent pas seulement une illustration qualitative des résultats du projet RESPONSIVE -Europe ; ils en prolongent l’ambition théorique et politique. En donnant à entendre des définitions situées de la responsivité, des critiques de ses empêchements institutionnels et des récits de transformation de soi par la participation, ils rappellent que la démocratisation des services sociaux ne peut être pensée sans reconnaissance pleine et entière des savoirs expérientiels des personnes concernées. À travers les paroles d’Anaïs, Helena, Steven, Gwen et Gaël, c’est bien une conception exigeante de la responsivité qui se dessine : une pratique de l’écoute, de l’ajustement, de la co-construction et de la prise au sérieux des voix de celles et ceux qui vivent les institutions de l’intérieur.

Responsive France RESPONSIVE

Résumé (Anglais)

This article presents the perspectives of young people who participated in the French component of the European research project “Responsive Europe,” conducted between 2023 and 2026 in six European countries: Austria, Denmark, France, Poland, Portugal, and Romania. At the European level, the consortium brings together twelve organizations, comprising five universities and seven non-academic partners—five associations and two local authorities—and is coordinated by the University of Innsbruck. The project aimed to examine how social services, across different national and institutional contexts, respond to the voices of people who currently receive or have previously received support, and to develop outputs designed to enhance this responsiveness. In France, the research is based on an explicitly collaborative and participatory methodology, bringing together researchers, social workers, project officers, and young adults in a process of co-constructing knowledge and project outputs. This article explores how the young people involved as research participants define, experience, and critically discuss the responsiveness of social services. This dialogical and dialectical dimension is central to the phase of the research conducted with young people. The interviews presented here were recorded to make young people’s perspectives on the research topic more visible. Their accounts show that, for the young people interviewed, responsiveness cannot be reduced merely to being given an opportunity to speak; rather, it entails a more demanding experience of recognition and the effective transformation of support relationships. The young people’s accounts presented below connect their individual experiences to the power relations and institutional dynamics that produce silence, disqualification, or powerlessness. By placing the experiential knowledge of the young people concerned at the centre and recognizing it as a legitimate resource for analysing institutions and envisioning their transformation, this approach aligns with a tradition of radical social work concerned with critiquing power asymmetries, exposing institutional mistreatment, ensuring the effective realization of rights, and developing practices that promote collective emancipation rather than passive adjustment to existing norms. Responsiveness can thus be understood as a critical horizon for more democratic social services—services capable not only of hearing people’s voices, but also of allowing themselves to be challenged and transformed by them. The perspectives brought together in this article therefore do more than provide a qualitative illustration of the findings of the "RESPONSIVE Europe" project; they extend its theoretical and political ambitions. By bringing to the fore situated definitions of responsiveness, critiques of the institutional barriers that hinder it, and accounts of personal transformation through participation, they remind us that the democratization of social services cannot be conceived without the full recognition of the experiential knowledge held by those directly concerned. Through the words of Anaïs, Helena, Steven, Gwen, and Gaël, a demanding conception of responsiveness emerges: a practice of listening, adaptation, co-construction, and taking seriously the voices of those who experience institutions from within.

RESPONSIVE

Mots-clés

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La responsivité comme reconnaissance, par Anaïs WOLANSKI


  • Est-ce que tu peux parler de ta conception de ce que c'est la responsivité ? 

  • Ok. Moi, de base, la responsivité c'était une notion assez floue au départ. Parce que du coup, ce n'est pas vraiment un mot vraiment défini à proprement parler. Il n'y a pas de synonyme. Comment je l'ai expliqué aux autres, la responsivité c'est la capacité qu'a un service à écouter, à prendre en compte la parole des jeunes et à qu'est-ce qui se passe derrière. C'est vraiment prendre en compte la parole du jeune. En fait, ce n'est pas faire pour eux, c'est faire avec eux.

  • Et quelle est la différence entre la responsivité et la participation. Ça change quelque chose pour toi ?
  • Oui, ça change complètement. Parce que ce que j'aime dire, justement, c'est que nos vies en tant que jeunes, dans ces dispositifs-là, c'est notre expérience, c'est nos connaissances. C'est une preuve. C'est clair qu'un ou une professionnel.le a sa place de professionnel. Ça, on ne peut pas l'enlever, mais pareil, le jeune a sa place de jeune.  Un.e professionnel.e ne peut pas se mettre réellement dans la peau du jeune, Et c'est pour ça qu’il est essentiel que la participation soit présente, parce que déjà, ça libère la parole. Les professionnels et les dispositifs peuvent comprendre la vision du jeune, comment l’accompagnement se passe, parce que ce n'est pas pareil des deux côtés. Ça facilite la communication et la compréhension.

  • Et quelle est ton expérience dans la recherche « Responsive Europe » ?  Quelque chose a changé pour toi à travers cette recherche ? Entre le point A où tu es rentrée dans l’équipe de recherche et aujourd'hui, qu’est-ce que cela a produit chez toi ?
  • Le fait de participer à une recherche telle quelle, parce que c'est une grosse recherche. C'est une recherche scientifique, qui est complexe. Et le fait d'y participer, forcément, on se sent inclus, on se sent légitimes, du coup, maintenant, à prendre parole et à parler de ça. Pour moi, en tout cas, l’équipe a été responsive avec les jeunes dans ce cadre-là, parce que, sinon, ce n'est pas du tout accordé avec ce que vous faites. J’ai apprécié, c'est qu'on n'a pas été traités en tant que jeunes accompagnés. C'est vraiment en tant qu'adultes. Adultes qui racontent leur expérience, mais qui viennent aussi avec plein d'autres connaissances, etc. Il n'y avait pas de hiérarchie entre vous, les experts, nous, les jeunes. Non, au contraire, j'ai trouvé qu'on était très égaux. On était vraiment sur un partage chacun de notre côté. Pour moi, le fait que ce genre de recherches, qui, d'habitude, sont très fermées, soit ouvert au public et surtout au public concerné, c'est essentiel. Et surtout, ça m'a fait énormément plaisir parce que je sais que moi, je suis intéressée par le monde de la recherche, être chercheuse, ça, c'est vraiment quelque chose que je kiffe. Pareil, j'ai ma propre recherche-action. Après, c'est très différent, mais ça m'a permis aussi d'acquérir des compétences par rapport à ma propre vie, tout simplement. Et du coup, vraiment, j'ai fait un acquis de connaissance, un acquis de savoir-faire aussi, de différentes choses. Ça m'a aussi permis de me dire que, même si, à proprement parler, je n’ai pas été dans un dispositif de protection de l’enfance ou autre, même si j’ai un petit peu vécu cela quand même, j’avais le droit de partager des expériences que mes proches ne pouvaient pas partager. Ils ne pouvaient pas s'exprimer sur cette prise en charge, mais je pouvais au moins partager leur parole.

  • Tu dirais que tu te sens plus légitime qu’est-ce qui t'a rendu plus légitime ?

  • Oui, ça m'a rendu plus légitime. Et puis, on fait vraiment des choses concrètes. Vous nous demandez des choses, vous nous posez des questions, on travaille ensemble, mais ce n'est pas pour que ça soit bâclé ou pour que ça soit mis de côté ou que vous préférez votre point de vue. On a plongé tous ensemble, vraiment à la même profondeur. On a composé ensemble et on s'est dit: on n'est pas venus pour rien. Nous, on n'est pas venus pour rien, on n'a pas fait tout ça pour rien. Et notre parole, elle est prise en compte. Et en fait, vraiment, notre expérience de vie, on peut l'appliquer et on peut faire changer les choses pour les personnes, justement, pour les autres jeunes, pour les générations suivantes.

  • Un de livrable de cette recherche est le jeu vidéo pour former les jeunes à leurs droits dans le contexte d’accompagnement, est-ce que tu pourrais nous en dire plus ? Le décrire brièvement et dire en quoi ce jeu, ça pourrait être important pour un jeune qui commence son accompagnement par un service social ? 

  • Le fait que ça soit un jeu et pas forcément une formation où c'est très éducatif, très lourd…je trouve que ce n'est déjà pas simple de rentrer dans un nouveau service. Le principe de jeu, c'est cool parce que ça peut amener des discussions, ça peut créer des liens entre les jeunes, justement, qui sont tous là en train de jouer. Ça peut faire effet miroir, on va dire qu'il peut s'approprier les ressources qu'il a. Il peut repérer si une situation est OK ou pas OK, responsive ou non. Et aussi, OK, j'ai des ressources, mais comment est-ce que je les applique ? Dans la réalité ? Sur le terrain, ce n'est pas du tout comme sur le papier. Donc, comment le jeu permet vraiment de pouvoir avoir une expérience immersive dans le jeu ? Moi, en tout cas, je sais que si j'avais été une jeune qui aurait ce jeu dans les mains de façon vraiment objective, ça permet vraiment de connaître ses droits, de les apprendre. Parce que vraiment, à ce jour, il y a très peu de jeunes qui savent qu'ils peuvent faire valoir leurs droits. Je souhaiterais que le jeu soit disponible au sein des services, qu'il soit joué par le plus de monde possible. On parlait de l'appropriation du jeu par différents services, parce que c'est malléable. Et justement, moi, j'aime bien le fait qu’il y a des cartes vierges où il y a des propositions qu'on peut faire. Ça, c'est vraiment cool. Comme ça, ça s'adapte à la région, ça s'adapte aux dispositifs, ça s'adapte aux différentes choses qui peuvent varier. Donc ça, c'est vraiment variable. Donc ça, c'est bien. Ça, c'est vraiment complet, je trouve. Mais moi, j'espère vraiment que ce jeu-là va continuer à être partagé, à être relayé et qu'il va vivre, tout simplement. Il n'y a pas vraiment de trucs très formels dans ce jeu, donc c'est bien. Comme ça, les jeunes peuvent s'approprier le jeu et faire un peu à leur manière, etc. C'est toujours jouable.

« Peu importe ton parcours, tu peux aider les autres » par Gwendoline BABIN


  • Est-ce que tu pourrais nous expliquer le concept de responsivité ?
  • La responsivité, pour moi, c'est laisser une place à tout le monde dans la société, autant les personnes qui sont exclues en temps normal. C'est aussi prendre en compte leurs sentiments, leur façon d'être, leur façon d'agir et tout simplement, ne pas leur mettre de barrière, sachant qu'il y a déjà pas mal de barrières. Donc c'est vraiment les comprendre au plus profond de qui ils sont.

  • Comment cela se manifeste ? 
  • Ça se matérialise par une attention particulière aux besoins de chacun. Donc, je peux donner quelques exemples. Par exemple, si quelqu'un est mal à l'aise à l'oral, on peut soit l'aider à s'exprimer, soit lui laisser écrire, soit... S'il y a quelqu'un qui a besoin des temps de repos, il faut aussi lui laisser le temps, puisqu'une personne sera beaucoup plus concentrée si on lui laisse aussi sa part la part du moment où il ne pourra pas être à 100 pour cent.

  • Et dans la recherche « Responsive Europe », comment est-ce que tu perçois ce concept dans les processus de la recherche?

  • Mon expérience, du coup ? Alors moi, j'ai trouvé ça super chouette. Une recherche participative. Je ne m'attendais pas à ce qu'on ait avec beaucoup de chercheurs et de professionnels au tout départ. Je ne pensais vraiment pas. Et en fait, c'était assez incroyable pour moi, personnellement, parce que j'ai beaucoup aimé discuter avec les professionnels et avoir des débats très enrichissants, autant pour eux que pour nous. C'est d'avoir un vécu qui sera utile à d'autres personnes, parce que souvent, on nous fait penser que notre vécu n'est pas forcément utile. C'est le sentiment qu'on a plutôt. Et forcément, on se dit qu'on ne peut pas aider alors que quand on ne fait pas d'études, quand on n'est pas dans un métier. Mais en fait, nos expériences peuvent être utiles à d'autres jeunes. Et c'est ça que je trouve incroyable dans une recherche participative. N’est qu'on peut être nous-mêmes et on n'est pas obligé de faire semblant ou on peut vraiment exprimer tout ce qu'on a pu vivre et comment on aimerait aider d'autres personnes qui vivent la même chose que nous ou des choses similaires.

  • Et par rapport aux livrables produits, peux-tu nous partager déjà quelque chose par rapport au jeu vidéo ?
  • Moi, j'ai trouvé ça super bien, un jeu. Au tout départ, avant même qu'on parle de jeu ou autres, j'avais l'idée du digital parce que les jeunes de ma génération ont vachement plus sur les téléphones, sur Internet, sur les ordinateurs. Donc, une version digitale, pour moi, c'était ma première idée. Et que le jeu soit aussi en version papier, c'est très bien, parce que justement, pour les jeunes qui sont dans des institutions, cela permet de communiquer entre eux et d'analyser par eux-mêmes ce qui leur arrive. Donc moi, j'adore l'idée du jeu et j'aimerais le faire vivre si je peux.

  • Et si tu étais face à des jeunes qui sont accompagnés ou placés, comment tu en parlerais de ce jeu ?

  • Je leur dirais tout simplement que ce ne sera peut-être pas utile dans l'immédiat, mais de l'apprendre, de savoir comment analyser son truc, ça sera forcément utile un jour. Après, ça dépend des parcours, mais moi, je dirais qu'il ne faut pas lâcher. C'est malgré qu'on se prend des portes à chaque coin de rue, il ne faut pas lâcher et il faut essayer d'aller jusqu'au bout. Et même si ça prend 5 ans, 10 ans, ça sera utile pour au moins une fois ou deux dans sa vie. Donc voilà, moi, je dirais de foncer et d'essayer au moins. 

  • Et toi en trois mots, qu'est-ce que tu as appris ?
  • Qu'est-ce que j'ai appris en trois mots ? Je n'ai pas trop d'idées. En fait, en mots, c'est compliqué. Je peux dire comment je me suis sentie. J’ai confiance en moi, je dirais. Ça en donne beaucoup. Qu'est-ce que je dirais d'autre ? Je n'ai pas forcément les mots, là. Gratification et expérience de vie. Voilà, ces trois mots.

  • Quel est le message que tu souhaiterais adresser à tous qui vont lire cet entretien ?

  • Moi, je souhaiterais partager qu'en fait, peu importe ton parcours, peu importe tes études, tu peux aider les autres. Et donc, j'inviterai les personnes qui me liront à aider eux aussi un maximum comme ils peuvent, selon leur vie, selon ce qu'ils peuvent faire et de pouvoir changer toutes les choses un peu à notre façon. Voilà.

Un vécu à partager, une société à transformer par Steven LEHMANN


  • Comment définis-tu la responsivité dans les services sociaux ? Comment tu en parles avec tes mots ? 
  • Je fais partie du Mouvement ATD Quart Monde et là on parlait de tout ce qui était maltraitance institutionnelle. Et pour moi, responsif, c'était un peu une suite. C'est hyper bien, où c'est intéressant que tout le monde puisse en parler, qu'on puisse essayer d'améliorer la société comme ça.

  • Si tu devais expliquer à un autre jeune, c'est quoi la responsivité ? 

  • Je ne sais pas, tu parles un peu de ton expérience ou de ce que tu as pu voir dans ton entourage pour essayer d'améliorer la société, on va dire ça comme ça. Si tu as été ancien jeune placé et si, par exemple, tu as vécu certaines choses en lien avec la maltraitance institutionnelle ou la santé mentale, un lien qui touche énormément.

  • Ça permettrait quoi ? 
  • C'est des moments de joie, c'est des moments de discussion, c'est des moments de travail. C'est des moments où on échange tous ensemble. C'est un truc où en tant que jeune, on aime bien parler de ce qu'on a, de notre vécu, de ce qu'on a pu vivre, mais souvent, on ne sait pas à qui s'adresser réellement. Donc moi, je me dis si le jeune, il sent bien de parler avec d'autres jeunes et qu'il voudrait mettre un peu en avant son vécu, il est le bienvenu et le responsable.

  • Est-ce que la participation à la recherche « Responsive-Europe » a changé quelque chose pour toi ? 

  • En vrai, pour moi, ça a été beaucoup dans le mental parce que, on va dire, je galérais énormément dans ma vie privée, même mentalement, comme je disais, avec mon vécu, ça peut prendre une grosse emprise mentalement. Donc, depuis que je fais partie de Responsive comme d’ATD Quart Monde, on va dire plus de Responsive, en fait, ça m'a fait permettre de penser autrement la société. Ça m'a permis, même mentalement, de m'aérer, de me dire : « En fait, je ne suis pas le seul ». Il y a beaucoup d'autres jeunes qui n'ont pas la même situation, mais qui ont à peu près le même vécu. Du coup, oui, voilà.

  • Qu'est-ce qui t'a semblé important dans la manière dont nous tous on a construit le projet ? 

  • Être en contact avec des personnes avec un statut un peu plus élevé pour leur parler de notre situation. On leur parle de notre situation, de notre vécu et on leur fait réaliser qu’ils sont là pour aider les jeunes. Car par rapport à certaines choses, si tu ne l’as pas vécu, tu ne peux pas comprendre la situation. Parce que, souvent, tu peux nous dire: oui, va voir un psychologue. Oui, mais ça va aller. Oui, mais c'est de l'enfantillage. On leur transmet justement notre savoir.

  • En parlant de transmission de savoir, j'ai l'impression que c'était aussi l'objet de la construction du jeu vidéo, comment tu parlerais de ce jeu aux jeunes qui débutent leur accompagnement par les services sociaux ? 

  • Je leur dirai « tu veux emmerder les professionnels, ce jeu, il est bien pour toi ». Il permet de faire réfléchir le monde, que ça soit même en tant que jeune, parce que vu que ça peut être pour les jeunes comme pour les pro tout âge. Même les anciens, avec la canne, ils peuvent apprendre à jouer. C’est un jeu qui fait réfléchir.

  • Mais pourquoi il faut emmerder les pros ? 

  • Parce qu'en fait, il faut limite que tu dises : toi, tu es un pro, tu sais ça, mais moi, je suis encore plus intelligent que toi, donc tien, comme un combat de boxe, on va dire ça comme ça, mais tu ne mets pas des patates, mais tu mets des cartes en mode des situations, des petites réactions en mode : tiens, paf, paf, paf. C'est chouette.

  • Pourquoi c'est important de connaître les droits des jeunes ?

  • Parce qu'il y a de moins en moins de personnes qui sont courantes, qui ne se renseignent pas trop. Parce que tous les jours, il y a de nouvelles lois qui sortent, on ne va pas dire tous les jours, mais chaque mois ou chaque année, il y a tout un truc de loi qui sort. Moi-même, en premier, je ne suis pas au courant de tout. Je ne suis pas un avocat, même un avocat n'est pas au courant de tous les droits. Donc, ça permet aussi justement de connaître nos droits, de savoir ce qu'on prévoit de faire justement par la suite et d'améliorer justement la société.

  • Et quelle sera ta phrase inspirante pour tous ceux qui vont lire cet entretien ?  

  • On n'est pas là pour juger, on n'est pas là pour critiquer, on n'est pas là pour mettre les gens de côté où que tu sois, on va dire, jaune, vert, métis, blanc, tu es la bienvenue. 

Un endroit où l’on prend compte des gens par Helena DA ROCHA MOREIRA


  • Qu'est-ce que c'est, pour toi, un service social qualifié de responsif ?
  • J’utilise ce mot pour dire si un endroit est bien ou pas. Donc, par exemple, l'endroit où j'étais accompagnée avant, je dis : Il est responsif. Mais à l'endroit où j'ai fait des stages, ils ne sont pas responsifs. En fait, c'est à partir du moment où on se sent bien ou pas, où on prend en compte les gens. Donc, par exemple, la recherche que nous faisons ensemble, elle est responsive.

  • Pour toi, cette recherche « Responsive-Europe », qu'est-ce qu’elle a produit sur toi ? Qu'est-ce que ça a changé dans ta manière de penser ta parole, de penser la légitimité de ce que tu penses ? 

  • C'est plutôt rigolo parce que la première fois quand j’ai participé au séminaire de recherche « Responsive-Europe », quand j'ai rentré, j'ai rencontré mes amis. Mais à un moment, j'ai remarqué que je n'étais pas entendue. Que ça soit par les regards, j'étais tout le temps exclue. Et à un moment, j'ai dit : « J'ai besoin de parler et j'ai tout dit ». Et en fait, je pense que c'est là que ça a commencé. Je me sentais beaucoup plus légitime de parler, que ça soit en cours, que ça soit avec mes amis. Comme j'ai été entendue, ma parole, elle avait de la valeur et elle était prise en compte. Tout le reste, ça a commencé à marcher ensemble aussi dans mon accompagnement. Ça a débloqué d'autres choses.

  • Qu'est-ce que ça produit un service social que tu qualifierais de non responsif ?  Qu'est-ce que ça produit sur ton accompagnement, sur la manière dont tu te sens ?

  • En tant qu'éducatrice ? En moi-même ?

  • En tant que personne accompagnée, tu vois ?
  • On se ferme. Les choses ne bougent pas, il n'y a pas de confiance, on ne se sent pas bien. Parce que je fais un peu une comparaison avec un endroit où j'étais accompagnée. Et là-bas, en fait, c'est des petites choses, mais on se sent inclus. On sent qu'on peut parler ce qu'on veut. On peut être nous-mêmes. Il n'y a pas de jugement. On peut proposer. On fait partie de l'endroit. Il y a d'autres endroits où ce n'est pas ça. On est toujours en retrait.

  • Aujourd'hui, tu te sens plus légitime ?
  • Si j'ai une expérience où je me sens légitime, donc une expérience positive, ça veut dire que je peux être légitime dans d'autres endroits, dans l’accompagnement et dans ma vie personnelle.

  • Dans la recherche « Responsive-Europe », nous avons tous produit un jeu vidéo pour former les jeunes à leurs droits dans le contexte d’accompagnement par les services sociaux. Est-ce que tu pourrais m'en parler un peu de cette expérience ? 

  • Le chemin que j'ai parcouru pour avoir les outils, ça a été long et ça a fait un peu de dégâts. Si je connaissais ce jeu il y a quelques années auparavant…. Et peut-être si j'avais eu ce jeu-là il y a quelques années, je serais beaucoup plus renforcée ou j'aurais beaucoup plus de ressources pour la route.

  • Et comment décris-tu ce jeu ?

  • Oui, en fait, c'est des choses qu'on ne retrouve pas dans beaucoup d'endroits. En fait, ça donne un peu d'orgueil. Orgueil ? Ca rend fier.

  • Comment tu en parlerais à un autre jeune ? Par exemple, si tu devais aller présenter le jeu dans un service ou à une petite assemblée de jeunes, comment tu leur en parlerais ?

  • Avant de parler avec eux, j’aurai fait connaissance avec eux et parler peut-être du vécu pendant la co-construction. Je pense qu'on peut être tout simplement nous-mêmes et..Il y a un peu d'émotion qui monte là, je ne sais plus. C'était quoi déjà la question ?

  • La question qui quel est le message que tu souhaites transmettre à tous ceux qui lire cet entretien ?
  • Je pense que les choses bougent. Parce que parfois, on a l'impression que les choses sont arrêtées et après, il n'y a pas de changement. Mais il y a toujours des gens qui font des choses. Même si ça prend un peu de temps, ça bouge. 

  • C'est l'espoir.

  • Oui.

Un jeu pour résister et comprendre par Gaël PAYA


  • C’est quoi la responsivité pour toi ?
  • Pour moi, responsive, c'est le concept qui tout peut changer du pire au meilleur, tout simplement, dans les grandes lignes. Et si jamais je dois appuyer, je commence à t'aider, mais avec des questions bien centrées, j'allais dire, citoyenneté. On lutte contre la maltraitance institutionnelle d'une part, et il y a aussi beaucoup d'autres luttes que je ne pourrais pas tout rémunérer, parce que je n'y connais pas grand-chose.

  • Comment tu l'expliques à un jeune en mots très simples ?
  • En gros, c'est une asso qui fait tout son possible pour arranger les choses. 

  • Comment est-ce que Gaël, pour toi, un service social qui n’est pas responsive ? Décris-le par rapport à ton expérience, par rapport à tes témoignages de jeunes, etc. 
  • Dans mon expérience, un truc qui ne serait absolument pas responsive, l'aide sociale à l'enfance en France, ni plus ni moins. Parce que sur le papier, c'est censé aider les jeunes et les enfants pour les mettre en famille d'accueil pour qu'ils soient protégés d'un milieu toxique ou dangereux. Mais on n'en a rien à foutre, En gros, ils ne font absolument pas ce qu'il faut réellement pour arranger la situation, voire même pire, ils l'ont pire d'ailleurs.

  • Qu'est-ce qu'ils pourraient faire pour changer cela ? Qu'est-ce que les jeunes présentent pour que ça ne soit pas ainsi ?
  • Quelles sont les solutions ? Il y a beaucoup de solutions. Je vais en dire deux, trois, parce qu'à mon avis, le plus simple pour moi, ce serait de tout changer au niveau de l'ASE : le fonctionnement, l'éducation, la sensibilisation aussi, parce qu'il y en a un gros manque. Il y a beaucoup de choses à changer. C'est ça le problème. 
  • Est-ce que ce qu'on a voulu faire tous ensemble [recherche Responsive France], ça permet de changer les services sociaux ?

  • C'est vrai. J'essaie de prendre en compte. C'est vrai que déjà, je dis ce qui a à peu près changé, du moins de mon expérience, parce que c'est quelque chose qui est assez spécifique et malheureusement, beaucoup de jeunes sont dans ce cas. Donc, ce qui aurait à changer, déjà, il faudrait qu'ils soient un peu plus au courant que tous les jeunes ne fonctionnent pas pareil parce qu'ils font tout en standardisé. Le seul problème, c'est que quand on met un traitement fait pour quelqu'un qui est hyper actif à une personne qui a de l'autisme, je ne dis rien, mais c'était mon cas. Ce n'est pas trop ce que j'appelle de l'aide. Sinon, qu'est-ce qu'il y aurait d'autre à changer ?

  • Les principes de ce concept que vous avez pu apprendre, tester, explorer, comment ça pourrait s'appliquer à des services à ce niveau-là ?
  • Déjà, il faudrait qu'ils prennent réellement compte les décisions des jeunes. Et comme j'ai dit, pas tout standardiser, justement. Déjà, je pense que ça, ce serait déjà bien. Si jamais je dois vraiment extrapoler dans un monde 100% idéal et parfait, pire que le paradis, ce serait vraiment quelque chose qui puisse vraiment faire son vrai devoir, c'est-à-dire être vigilant. Si jamais il y a une famille où ça ne va vraiment pas, là, oui, on retire l'enfant. Mais si c'est juste, comme dans mon cas, qu'il n'y a que la mère qui pose un problème, une mesure d'éloignement, ni plus ni moins, ce serait déjà bien je pense. Dans le monde actuel, s'il y a quelque chose qui devrait changer, je pense que l’ASE devrait être plus vigilante et aussi ne pas tout standardiser. Au contraire, qu'il faut qu'il y ait quelque chose à adapter. Je pense que ce serait le plus réalisable.

  • Et toi, dans ton expérience du projet Responsive, comment est-ce que tu t'es senti dans un projet ? Quant à la manière dont ça a été construit avec les jeunes ? La manière dont on a pris en compte votre savoir, etc. Toi, comment tu t'es senti et qu'est-ce que ça a été pour toi de participer à la recherche « Responsive » ?

  • Déjà, ce que j'ai ressenti, c'est déjà j'ai été content parce que pour une fois, mes paroles étaient prises en en compte. En tout cas, c'est ce que je rêve comme fonctionnement dans tout milieu. Mais si vraiment je dois être purement restreint sur responsive, franchement, je m'étais senti extrêmement bien. Je suis même limite dégoûtée que l'aventure s'arrête le 19 janvier. Donc, voilà.

  • Est-ce que par rapport au livrable final, c'est-à-dire le jeu, peux-tu nous parler du jeu ? Comment tu le présenterais à une personne qui ne connaît pas du tout ? À des jeunes, par exemple, à des amis ?
  • Alors moi, comment je le présenterais ? Déjà, j'expliquerais en premier lieu que c'est un jeu qui t'aide à prendre conscience de tes droits et que c'est important parce que ça permettrait de lutter contre un système qui veut te contrôler finalement. Ça donne des petites armes, des petits conseils, des petites techniques. Je ne dis pas que ça va marcher à 100%. Je veux être transparente. Ça varie suivant la personne, suivant son histoire et suivant sa situation actuelle. Mais ça peut aider, je pense, un bon 75% des jeunes au minimum, pour être optimiste.

  • Et en deux phrases ? Pour moi, mon pitch, ce serait simple. C'est que c'est un jeu qui est fait à base de recherches sur des situations concrètes qui se sont réellement arrivées et où on a réfléchi à trouver des solutions légales, ce qui peut déjà aider pas mal de jeunes. Je n'ai pas grand-chose à dire de plus. En plus, on aime bien quand c'est pris par la vie réelle, que ça en est inspiré et qu'on a tourné autour de ça peut donner un élan d'espoir pour beaucoup.

  • Quel est le message que tu souhaiterais faire passer à tous ceux qui vont lire cet entretien ? Peut-être une phrase inspirante, quelques mots, un questionnement, un appel ?

  • Moi, dans ces cas-là, ce serait un appel. Ce serait un appel à la vigilance parce que les institutions, tant elles peuvent être bénéfiques, en revanche, elles peuvent aussi, et malheureusement, ça arrive très souvent, faire de la maltraitance institutionnelle. Donc, j'appelle à la vigilance et à me renseigner sur ces droits. D'ailleurs, ils peuvent aussi voir des défenseurs des droits qui peuvent leur expliquer beaucoup, beaucoup de choses. Donc, il faut les consulter aussi, mais surtout faire très attention. 

  • Merci beaucoup. 






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Cet article met en regard le travail social radical et l’action communautaire, deux approches critiques de l’intervention sociale qui contestent l’individualisation des problèmes sociaux et la réduction du travail social à une activité technique de gestion des populations. Bien qu’ils se soient développés dans des contextes différents, ces deux courants partagent une même attention aux rapports de pouvoir, à la participation des personnes concernées et à leur capacité à agir sur les conditions qui façonnent leur existence. À partir d’une...

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