N°1 / Vers le travail social radical

Se faire une place

Karine Lesueur, Tina Lesueur Diarra
Se faire une place

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Ses mains tremblent tandis que sa mère reste imperturbable. Sa réponse pourrait changer son avenir. Un mot, trois lettres...

- Non.

La réponse fait si mal. Aussi rapide qu'une balle, aussi douloureuse qu'une bombe. Elle a l'impression que le plus petit courant d'air pourrait la réduire en miettes. Et pourtant elle ne dit rien. Pas de protestations, pas de cris, pas de mots... Juste une larme, unique, qui est allée s'écraser sur le tapis, pendant que son cœur sombre vers le néant. Elle souhaitait juste assister aux épreuves du brevet des collèges en fin d'année.

Depuis qu'elle a effectué son stage d'observation de troisième dans un cabinet d'assurance, elle s'est découvert des compétences ignorées jusque-là. Notamment 

Se faire reconnaître les capacités et aptitudes à accueillir, gérer et orienter la clientèle.

Être appréciée pour sa personnalité, son humour et sa perception de la vie.

Déjeuner, sympathiser, partager et entretenir une amitié avec des gens de l'autre monde. 

Ce monde des femmes de bureau. Ces femmes sophistiquées, qui aiment, qui conduisent, qui consomment, qui sortent, qui rient et émettent leur point de vue. 

Cette expérience lui avait suscité l'intérêt de se former et peut-être un jour s'y mélanger. 

C'est difficile à comprendre pour sa mère pour qui les études ne font pas partie des normes. Le mélange encore moins.

Les normes de celle-ci sont instruites par son groupe communautaire : 

Rom roumain de la région d’Arad. Société patriarcale, croyante, évangéliste.

L'église a une grande place au sein du groupe ; les messes ont lieu plusieurs fois par semaine menées par un membre de la communauté reconnu pasteur. 

On y est jugé, considéré, évalué, approché. C’est le lieu propice pour envisager des unions.

C'est pour répondre à ces normes que la mère se lève chaque matin aux aurores, s'en va arpenter le pavé et s’adonner à la biffe avant le passage des éboueurs.

Tous les « siens » (membres de son groupe communautaire) ne vivent pas de cette activité. Nombreux commercent des véhicules d'occasion ou la ferraille en gros, à l’échelle locale, nationale ou européenne. Pour cela il faut, avec ou sans permis, conduire et donc appartenir à la gente masculine...

Elle, elle marche. Le mâle de la famille, son fils est marié et mène ses propres activités. 

Elle vit seule avec sa fille adolescente dans un petit appartement d'une cité HLM du haut de la ville, qu'elle a fini par obtenir après avoir été accompagnée  à travers une suite de programmes et projets d'insertion.

Si pour certain la biffe est subsidiaire à d'autres activités, elle, c’est la seule qu'elle ait.

Elle a commencé par la ferraille, glanant auprès des chantiers des restes de matériaux qu'elle revendait en vrac au grossiste de la « plaz » à des tarifs bien en dessous du marché. C'était l'époque du bidonville.

Accompagnée par les travailleurs sociaux, elle a légalisé son activité en ouvrant une micro entreprise sous statut d'auto-entrepreneur. Elle a ainsi eu accès au droit commun et put vendre sa marchandise aux ferrailleur lambda au tarif national en vigueur.

Avec la mise en place régulière des marchés des biffins, elle se professionnalise. Elle arpente régulièrement les mêmes rues. Se créée ses repères, se fait connaître et reconnaître par les riverains. Salue et crée du lien. On l’attend, on lui donne, on lui met de côté.

Elle repère très vite la valeur marchande de chaque objet et en déduit rapidement le circuit de recyclage le plus avantageux.

Les préparatifs des marchés, elle les fait avec sa fille. Cela représente plus de trente heures de travail à trier, apprêter, réparer, classifier, emballer. Et enfin  10 heures sur place . 

Puisque qu'elle maîtrise mal la langue, elle laisse sa fille au-devant de la scène mais reste présente et vigilante. Il faut maintenant déballer avant l'aube, gérer la masse vivace de négociants internationaux qui fournissent les marchés de l’export, repérer qui cherche quoi, qui paye aisément. Ensuite, déballer, achalander son étal, repérer le client, négocier, surveiller et éloigner les voleurs, gérer quatre conversations à la fois.

Tenir tête, brader, rembarrer, plaisanter.

 Calculer, encaisser, chercher et rendre la monnaie ...

C'est un art.

C’est en s'exerçant à cet art que sa fille a grandi et acquis compétences, capacité et vivacité.

C’est cet art qui finance les biens matériels nécessaires à l'affirmation de leur statut et au gain de reconnaissance sociale auquel elles aspirent dans les mondes qu’elles côtoient respectivement.

Si la revalorisation de nos déchets permet matériellement à la jeune fille de vivre sa vie d’ado et se préparer à sa vie de femme, il est nécessaire dans l'accompagnement de faire force de proposition, d'ouverture, de rencontre et de diversité culturelle, afin qu'elle puisse jongler avec ses compétences et se choisir un futur.

Ce texte a été rédigé à plusieurs mains par Karine Lesueur, travailleuse sociale et sa fille, Tina Lesueur Diarra. Il se base sur la vie d'une jeune biffine. Elle a lu le texte. Sa réaction a été : "Tout est vrai". 

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Les braconniers des poubelles: à la rencontre des biffins

Jeanne Guien

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