N°3 / Pourquoi et en quoi le travail social est-il concerné par le changement climatique ? / Why and how is Social Work affected by climate change?

La transition écologique et social : Un objet de formation transversale dans la formation d’éducateurs spécialisés et assistants de service social

The ecological and social transition: A transversal training object in the training of specialized educators and social service assistants

Cécile Druant, Donatienne Galliot, Julie Beaucamp
La transition écologique et social : Un objet de formation...

Résumé

Animés par l’urgence à agir face aux incidences du dérèglement climatique engendré par l’activité humaine, un groupe de travail (étudiants et formateurs) s’est constitué il y a 3 ans à l’IRTS des Hauts de France, site métropole Lilloise.

Au-delà d’un foisonnement de questions autour de la place du travail social dans la transition sociale et écologique de nos sociétés, ce groupe a relié la question environnementale à la question sociale en définissant un enjeu majeur pour le travail social:  face aux incidences du dérèglement climatique, les personnes les plus fragiles seront les plus en difficultés pour accéder à leurs droits fondamentaux.

Fort de cet enjeu, nous avons donc porté la question de la transition écologique et sociale comme objet de formation, des futurs éducateurs spécialisés et assistants sociaux.

Dès leur entrée en formation les étudiants sont sensibilisés et amenés à débattre sur les incidences du réchauffement climatique et leur place de citoyen sur cette question. Dans la suite de leur parcours, nous soulevons la question de la transition écologique et sociale autour d’autres questions sociales qui en sont impactées, comme le territoire et le développement social local (conséquence des effondrements sur les territoires et leurs habitants, mouvement des villes en transition), l’immigration (la question des réfugiés climatiques) et aussi l’exclusion (précarité alimentaire, énergétique, …). Nous clôturons les 3 ans de formations par un module optionnel d’approfondissement qui met la lumière sur des pratiques de terrains mettant en œuvre la démarche de transition écologique et sociale.

L’article offre l’occasion de faire un retour de cette expérience toujours en cours construction, en partageant le retour des étudiants sur ce qui a fait sens pour eux dans leur parcours de professionnalisation mais aussi sur ce qui a fait sens pour nous formateurs en travail social à faire de la transition sociale et écologique un objet de formation en travail social.

 

Motivated by the urgency to act in the face of the impacts of climate change caused by human activity, a working group (students and trainers) was formed three years ago at the IRTS des Hauts de France, Lille metropolis site.

Beyond a proliferation of questions about the place of social work in the social and ecological transition of our societies, this group has linked the environmental issue to the social issue by defining a major challenge for social work: faced with the impact of climate change, the most fragile people will be the most difficult to access their fundamental rights.

With this in mind, we have made the issue of ecological and social transition the subject of training for future specialized educators and social workers.

As soon as they start their training, the students are made aware of the impact of global warming and their place as citizens on this issue. In the continuation of their course, we raise the question of the ecological and social transition around other social issues that are impacted, such as the territory and local social development (consequence of the collapses on the territories and their inhabitants, movement of cities in transition), immigration (the question of climate refugees) and also exclusion (food insecurity, energy, ...). We close the 3 years of training with an optional module of deepening which puts the light on field practices implementing the approach of ecological and social transition.

This article provides an opportunity to review this experience, which is still under construction, by sharing the students' feedback on what made sense for them in their professionalization process, but also on what made sense for us social work trainers in making the social and ecological transition an object of social work training.

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Pourquoi et comment intégrer et engager la transition sociale et écologique comme objet de formation dans une école en travail social ?

Notre premier levier, sans hésitation, est celui de notre engagement citoyen sur cet enjeu. Nous sommes trois formatrices, pleinement conscientes de l’impasse dans lequel se situe notre modèle de développement de société, responsable des plus profondes inégalités sociales et d’une crise climatique aux conséquences déjà désastreuses pour le vivant dont l’humain fait partie. Donc oui! Nous sommes trois formatrices engagées en tant que citoyennes sur nos territoires de vie et cela bien en amont de notre prise de fonction de cadre pédagogique.  

Alors, quand quelques apprenants viennent nous voir pour nous demander comment se fait-il que dans la formation, on ne parle pas du dérèglement climatique, nous nous sommes réunis autour d’une table, avec le soutien immédiat de notre directrice de site.

Avant d'envisager tout projet de formation, autour de cette table, nous avons tout simplement posé notre parole sur ce sujet. Ensemble, au-delà de l’anxiété ou d’une nouvelle forme de vulnérabilité ressentie face aux conséquences actuelles du réchauffement climatique, avant toute autre chose, il est évident que nous sommes animées d’une volonté forte d’agir collectivement autour de cette question.    

Mais finalement le plus complexe a été de professionnaliser une question très engageante citoyenne ment parlant. Comment faire de la transition sociale et écologique un objet de formation transversal et non une préoccupation de quelques individus dans une institution ? Et comment parler d’effondrement sans effondrer ? Qu’avons-nous à garantir pour que les sentiments qui s'expriment ou s’éveillent autour des constats du dérèglement climatique et de ses conséquences se transforment en force pour libérer le pouvoir d’agir des apprenants en tant que futurs travailleurs sociaux ? 

A l’appui de ce questionnement, cet article situe la pertinence et l’enjeu de notre démarche, mais aussi ses modalités de mises en œuvre auprès des apprenants de formations d’éducateurs spécialisés et d’assistants de service social.

Une approche avant tout scientifique

L’écologie est une science qui étudie les rapports entre les organismes et le milieu dans lequel ils vivent. Elle n’est ni une opinion politique ni une simple vision du monde. Comme toute science, sa méthode est stricte, rigoureuse, protocolaire et ses résultats sont des faits établis autour desquels il existe un consensus.

Un consensus n’est toutefois pas l’unanimité et le fait scientifique n’échappe pas à la règle : le négationnisme en matière climatique existe.

Mais fort heureusement, ce négationnisme climatique tend à s’estomper. Pas assez vite, certainement, mais on assiste à une volonté citoyenne de comprendre, de savoir. Et la crise sanitaire dans lequel le monde a été plongé en 2020 a exacerbé cette volonté d’accéder à la source, de se documenter pour comprendre.

Les ressources sont nombreuses et certaines présentent l’avantage incontestable d’être pluridisciplinaires. L’écologie nécessite une pensée complexe, systémique, il nous faut, pour comprendre les enjeux des bouleversements et des effondrements en cours, briser les frontières entre les disciplines et les savoirs, sans pour autant les soustraire à leur singularité.

Le constat de la crise écologique majeure que nous traversons, d’abord de son existence, ensuite de son ampleur est nécessaire. Et les chiffres sont terrifiants. Les effondrements se multiplient, les boucles de rétroaction s’enchaînent. L’emballement climatique est lancé et tant que perdureront les perturbations, ce cycle se perpétuera.

Il est crucial de prendre le temps d’examiner les causes. Travailler sur les conséquences seules serait stérile, ça ne serait qu’un pansement vert sur une jambe de bois. Un travail plus en amont s’avère nécessaire pour espérer endiguer cette crise profonde : remonter des conséquences jusqu’aux causes via un questionnement itératif. Si nous construisons un arbre des causes par exemple, les conséquences seraient notamment les conflits armés, les déplacements de populations, l’effondrement de la biodiversité, l’insécurité alimentaire, les crises sanitaires, la cause ultime serait sans aucun doute l’être humain.

Dès lors, à la lumière de ces constats éclairés, il faut agir. Engager la transition écologique, s’orienter ensemble vers des chemins alternatifs, plus respectueux de notre environnement, du vivant dans son ensemble, moins anthropocentrés, réinventer un monde plus résilient pour mieux vivre, ensemble et avec notre environnement. Cette transition écologique globale, à son échelle la plus large, est peut-être davantage une question politique, mais localement elle est l’affaire de chaque citoyen, chaque territoire. Il faut dire la crise et arpenter le chemin de la transition écologique.

La jeunesse s’est emparée de la question depuis quelques années, en réponse notamment à des politiques incapables et inaptes à prendre des décisions fortes, difficiles, violentes peut-être, mais somme toute vitales. Dans les années 1970, on s’inquiétait de l’avenir de nos petits-enfants, puis de nos enfants, aujourd’hui c’est notre avenir à tous qui est compromis.

Partant de cela, l’éducation et la sensibilisation sont les plus puissants leviers pour faire bouger les lignes et ainsi ancrer de nouvelles pratiques dans nos modes de vie. Chaque citoyen est concerné, y compris les travailleurs sociaux.

Un enjeu pour le travail social

La crise climatique redessine le rôle du travailleur social confronté quotidiennement aux publics les plus précaires et conséquemment souvent les plus impactés par les crises et les inégalités.

Le Livre vert du HCTS (2022), présenté à l’occasion de la journée mondiale du travail social, énonce différents impacts sociaux du réchauffement climatique. Ceux-ci portent sur la santé physique et psychique des populations, sur l’intensification de la pauvreté et de la précarité, et sur la mise à mal de la cohésion sociale confrontée à l’impact de l’augmentation des coûts de la vie et notamment de l’énergie, qui touchent plus particulièrement certaines catégories de population. Les populations déjà fragilisées sont davantage affectées par le réchauffement climatique : « Les personnes âgées et les enfants en bas âge, mais également les personnes sans-abris, sont plus sensibles aux fortes chaleurs ou aux météos difficiles. Il sera de plus en plus difficile pour nos sociétés, en cas de réitération fréquente d’épisodes caniculaires, de gérer ce problème » (HCTS, 2022: 16-17).

En France, les 11 citoyens les plus riches disposent d’une fortune égale à celle des 20 millions des Français les plus pauvres (Bourg, Kaufmann, Meda, 2016: 29) et ce dans un contexte démontré par Eloi Laurent (2008) où « les capacités d’adaptation au changement climatique sont intimement liées au développement économique et social alors que celui-ci n’est pas réparti de manière équitable » (p.40). Ainsi, celui-ci fait référence à l’impact inégal des catastrophes en lien avec le niveau de revenu, mais également avec la gouvernance, faisant état du rôle « protecteur » de la démocratie, en s’appuyant sur les travaux d’Amartya Sen (Laurent, 2008).

Dans le même ordre d’idée, une étude réalisée par Fraser (cité par Deldevre, 2020) montre que « (…) les inégalités socio-économiques opèrent dans la fabrique des inégalités environnementales, mais parce que corrélées à des inégalités de reconnaissance et de participation à la vie sociale » (p.123). Ces différents éléments se renforcent mutuellement, produisant un sentiment d’injustice, et ce, malgré l’orientation vers des politiques plus participatives en matière d’environnement. En effet, à travers différents exemples, (la question de l’accès à l’eau à la Réunion, ou aux calanques à Marseille), sont mis en évidence la faible reconnaissance et le déficit d’écoute des catégories les plus vulnérables sur leurs pratiques, leurs usages et leur conception de la préservation de l’environnement.

Notre système économique, ancré sur la croissance, loin d’assurer la satisfaction des besoins de l’ensemble de l’humanité, a, au contraire, conduit à une accélération des inégalités qu’elles soient sociales, économiques ou démocratiques. Ce système économique irrationnel est mortifère, à très grande échelle ; en témoignent les millions de morts du COVID 19 pour lequel la déforestation massive est un élément de cause majeur (18 millions), ainsi que les 9 millions de morts par an en raison de la pollution. C’est d’autre part, à un affaiblissement de l’état providence que cette situation nous conduit (Laurent, 2008).

La référence au modèle de Magnani, qui au fond aborde la question de l’acceptabilité des politiques environnementales, nous enseigne par ailleurs que plus les inégalités augmentent, et plus l’électeur médian sera tenté d’arbitrer pour la consommation du bien privé, à l’inverse plus les inégalités se réduisent, plus l’arbitrage se fera en faveur de la dépense environnementale (Laurent, 2009).

Ces éléments nous conduisent à identifier un enjeu majeur, la conduite du changement nécessite de travailler à la réduction des inégalités, tout autant que sur le renforcement de la démocratie (C. Larrere cité par Bourg, Kaufmann, Meda, 2016:103). Cet enjeu semble massivement partagé par la population, au travers de ce que nous enseigne le livre vert sur les attentes sociales. Défi écologique et question sociale, versus faire société, vont donc de pair et sont à articuler.

Forts de ces enseignements, le travail social dans sa capacité à être un acteur du changement sociétal, constitue un acteur incontournable, afin de contribuer avec ses ressources, son potentiel et son éthique à co- construire avec l’ensemble des acteurs concernés, « les chemins de la transition. » :

 « Les travailleurs·euses sociales sont directement impliqués, défendant des valeurs de solidarité, d’inclusivité, et de durabilité. Ceci en s’appuyant sur les compétences de ceux et celles qui souvent, peinent à prendre la parole, ou peinent à être entendu·e·s, tant leurs différences semblent les projeter dans un monde parallèle, peu digne d’être écouté. Et pourtant, face aux enjeux climatiques et aux défis que nous posent le vivre ensemble, les mouvements civils, les minorités, les populations autochtones sont les plus à même de nous donner des pistes de renouvellement de nos manières d’être, de nos compréhensions des problématiques sociales, de notre rapport au monde, au vivant, aux écosystèmes » (Libois, 2022).

La transition sociale et écologique constitue donc un enjeu essentiel pour le travail social, dans un contexte d’attentes sociales fortes qui s’expriment autour de quatre orientations : une demande de proximité pour l’accès aux services, une demande de protection et de prévention collective, le souhait d’être écoutés et de participer aux décisions, et enfin une demande de bien-être et de qualité de vie. Cette dernière orientation, s’appuie sur une sensibilité aux enjeux du développement durable et à ses trois composantes : environnement, social et économie (HCTS, 2022).

Un enjeu de formation en travail social

Importer la transition écologique dans les formations du travail social, au plus tôt de la vie professionnelle, nous a semblé pertinent.

Un premier travail de diagnostic social territorial, mené par un groupe d’étudiants en formation d’assistants de service social et éducateurs spécialisés a permis de rapprocher la définition même du travail social avec celle de la transition écologique. Celui-ci portait sur l’inscription de la transition écologique et sociale dans les contenus de formation à l’IRTS Hauts-de-France.  

En se réappropriant la définition du travail social et en se donnant une définition commune de la transition écologique, les étudiants ont relié par leur travail, la question environnementale à la question sociale en identifiant que, face aux incidences du dérèglement climatique, les premières victimes du changement climatique sont et seront celles des quartiers populaires où 40% d’entre elles vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Les personnes les plus fragiles seront les plus en difficulté pour accéder à leurs droits fondamentaux. Or, si le travail social se doit de viser à améliorer les conditions de vie des personnes, ses conditions d’exercice sont donc d’autant plus mises à mal dans ce contexte de réchauffement climatique.  

Et si la transition sociale et écologique vise une transformation de la société par l’articulation des enjeux sociaux (lien social, lutte contre la précarité, etc.), écologique (changement climatique, biodiversité, etc.) et démocratique (en créant les conditions de la véritable participation), cette démarche ouvre pour le travail social des marges d’actions pour créer dans un contexte contraint, des modèles résilients face aux effets du dérèglement climatique et qui dédramatisent les solutions possibles. 

Il serait dangereux aujourd’hui, face à l’urgence des effondrements, de détourner le regard. Et il appartient au travailleur social, comme à tout citoyen au demeurant, d’affronter la réalité, aussi oppressante qu’elle puisse être. L’éco-anxiété, ces réponses cognitives, émotionnelles et comportementales négatives associées aux préoccupations liées au changement climatique, doit également être dépassée, transcendée. Parmi les stratégies d’adaptation figurent en premier lieu la compréhension, la discussion et l’action. Et dès lors que l’on comprend, qu’on discute et qu’on agit, on bouge les lignes et ces montagnes qui semblaient insurmontables se fragmentent.

La compréhension et le savoir sont des armes redoutables. Pour pouvoir appréhender les évènements, encore faut-il les comprendre. Et cette compréhension passe par la connaissance, l’apprentissage. L’approche doit être systémique, globale, elle doit dépasser le cloisonnement de la recherche scientifique. Chaque champ disciplinaire doit s’approprier d’abord la question de la crise écologique puis il convient ensuite de mutualiser les connaissances extraites pour permettre une prise de conscience éclairée, et permettre ainsi à chacun, païen ou érudit, d’accéder à ces connaissances.

La discussion est une stratégie d’enrichissement, d’adaptation et d’apaisement : discuter, c’est échanger des idées, des opinions, avec d’autres qui partagent notre point de vue ou qui, au contraire, ont des idées opposées, mais qui donnent, argumentent, développent, illustrent, se passionnent parfois. La discussion, même si elle peut être un vecteur de tensions, dédramatise, permet de relativiser et de sortir de son isolement.

L’action, enfin, a toujours été un levier pertinent, qu’elle soit individuelle mais surtout collective. Elle favorise un sentiment d’espoir et une connexion à une communauté, permettant ainsi d’atténuer l’association entre la défiance cognitive et émotionnelle et les symptômes du trouble dépressif majeur que peut induire l’éco-anxiété. Il faut pour cela créer des occasions d’action collective.

Aussi, nous, formatrices, voulons et agissons pour transmettre ces leviers d’adaptation, pour donner à chaque travailleur social de ces parcours de formation, et conséquemment à chaque citoyen, les outils pour affronter, à titre professionnel comme personnel, cette période de crise sans précédent, pour appréhender ces temps troublés non pas sereinement, mais avec vaillance et persévérance.

Une approche par les contenus de formation 

A l’IRTS Hauts-de-France, nous avons choisi, avec la réforme de 2018, de développer une ingénierie de formation construite dans une logique modulaire tout au long du parcours de formation. Pour nombre d’entre eux, ces modules à dimension professionnelle, se vivent en transversalité ASS et ES et intègrent des apports concernant les quatre domaines de formation. La question de la transition écologique est ainsi travaillée et à travailler, à travers différents apports et domaines de compétence, au sein des modules professionnels qui jalonnent les parcours. Notre objectif est de développer les compétences professionnelles, partant du postulat que celles-ci s’épanouissent dans l’action, en mobilisant savoirs, savoir-faire et savoir-être.

Dans ce cadre, le pouvoir d’agir, au cœur de l’enjeu transition écologique, nous a amené à co-construire avec un groupe d’apprenants sensibilisés une capsule de formation à distance. Celle-ci décline, à l’appui d’un travail de recherche de nos étudiants, notre posture fondatrice : l’urgence climatique concerne l’ensemble des femmes et des hommes, nous pouvons donc tous agir. Il importe de ne plus opposer questions sociales et questions écologiques, d’autant que les personnes les plus vulnérables sont celles qui sont et seront les plus impactées. Nous proposons alors d’habiter autrement nos territoires et de reconsidérer la place de l’humain comme centrale au sein de notre société.  La question climatique s’invite, dès l’entrée en formation, comme enjeu majeur pour la justice sociale et le vivre-ensemble.  

Dans une démarche collective, nous mobilisons l’outil de la Fresque du climat, crée par Cédric Rigenbach, pour lequel nous avons été formées, et qui vise à sensibiliser aux causes et conséquences du réchauffement climatique.  « La fresque du climat » créée par l’association « La fresque du climat » permet sous un mode d’animation collaboratif et fédérateur de comprendre les enjeux du réchauffement climatique et de poser la première brique à l’action.

Cette fresque du climat présente plusieurs intérêts : créer du lien avec les étudiants, partager les éléments du diagnostic du réchauffement climatique, se former et former les étudiants aux enjeux de demain avec un outil que nous pourrons tous redéployer, y compris les étudiants dans leur future pratique, impulser une démarche de réflexion sur ce sujet pour la suite des formations, impulser l’engagement des étudiants autour de ces questions.

Les apprenants découvrent que les conséquences sociales sont majeures, et identifient les impacts significatifs sur le travail social et les travailleurs sociaux.  

Ces conséquences sociales de différentes natures (santé, précarité, inégalités sociales et territoriales, exil, tensions sociales et violences, dégradations des conditions de vie, etc.) sont alors, dans le cadre de modules de formation (lutte contre les exclusions, immigration, logement, territoire, etc.) appréhendées au prisme de l’enjeu climatique. Il s’agit de viser à apporter des éléments de compréhension théorique de ces différentes questions, en mobilisant une approche conceptuelle et pluridisciplinaire. L’approche scientifique est requise, comme enjeu d’objectivation pour la professionnalisation. 

Dans cette perspective, la transition écologique telle qu’impulsée par Rob Hopkins (2010), pose l’enjeu pour les territoires et ses habitants d‘un projet global social, écologique et démocratique, dans lequel le travail social prend évidemment sa place, car animé par ces mêmes valeurs d’émancipation et de lutte contre les exclusions. Alors, comment, dans ce cadre de référence, et de là où il exerce, accompagner le futur travailleur social, à prendre sa part pour habiter autrement son territoire ?

D’une part, en accompagnant une réflexion éthique, s’appuyant sur la définition du travail social, « le travail social vise à permettre l’accès des personnes à l’ensemble des droits fondamentaux, à faciliter leur inclusion sociale et à exercer une pleine citoyenneté (…). Il participe au développement des capacités des personnes à agir pour elles-mêmes et dans leur environnement » (Art D 142-1-1 du Code de l’action sociale). Il s’agit d’apprendre à se centrer sur les aspirations des personnes en veillant à prendre en compte ce qui est essentiel pour elles. C’est un changement de paradigme en termes de posture professionnelle, qui considère la personne comme première experte de sa situation et de son vécu. La mobilisation et l’intervention importante des experts du vécu, des personnes concernées dans nos formations, la sensibilisation au développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités, à l’autodétermination, au croisement des savoirs soutiennent le développement de ce positionnement professionnel des apprenants.

D’autre part, comme pour tous les objets concernés par le travail social, nous avons à mener des ateliers avec les apprenants pour les aider à repérer et à analyser les situations en passant par un regard sur soi afin ensemble de comprendre les mécanismes individuels et collectifs à l’œuvre dans l’appropriation de ces questions : déni, colère, résignation, etc., pour engager/repérer des leviers pour l’action individuelle ou collective. Pour la transition écologique et sociale, nous mobilisons l’outil d’animation nommé « les stratégies face aux effondrements ».

Et enfin, les méthodologies d’intervention, telles qu’attendues dans les référentiels de formation, et qui visent à outiller les futurs travailleurs sociaux, permettent de contribuer, voire d’impulser ces dynamiques territoriales. On peut ici faire référence à la méthodologie de diagnostic social territorial, à la méthodologie de projet, au travail en réseau et en partenariat et plus particulièrement encore au développement social local.

Ces compétences développées tout au long des parcours de formation placent alors le travailleur social dans une compétence à agir localement.  Ils en sont, de ce point de vue, des acteurs privilégiés, encore faut-il qu’ils en aient pris conscience.

Une approche par des mises en situation pratique 

Nous nous appuyons également sur l’alternance, fondement de nos formations, pour permettre aux apprenants à se confronter à des expériences de terrains qui initient avec les habitants des démarches de transition écologique. Sur la métropole lilloise, et autour notamment de la commune de Roubaix, ces initiatives sont de plus en plus visibles. Elles sont portées par les acteurs des centres sociaux, de la prévention spécialisée, de la lutte contre l’exclusion, de l’insertion et de l’économie sociale et solidaire. Pour la plupart, leur objet est de promouvoir des façons plus justes de se nourrir, de consommer, de s’entraider et de travailler pour relever localement le défi de la transition sociale et écologique.

Nous avons pu ainsi travailler avec un foyer d’hébergement qui développe une activité de fabrication de meubles avec du bois de récupération, un club de prévention spécialisé qui, avec les jeunes du quartier, revalorise une ancienne friche industrielle autour de la construction d’une kerterre, une association de lutte contre l’exclusion qui développe une activité de ressourcerie.  Des étudiants en formation d’ASS vont également en stage dans une association qui promeut un accès pour tous à une alimentation digne et durable.

Toujours sous la forme d’un stage, des étudiants ASS et ES mènent des travaux de diagnostic social territorial pour des centres sociaux qui souhaitent initier des démarches de transition écologique et sociale.

Immergés dans ces initiatives, les apprenants sont invités à réfléchir aux questionnements suivants : 

  • Quelles sont les dynamiques à l’œuvre dans ces différentes actions ? (démarche de projet, d’action collective, quels leviers ?) 
  • Comment sont mobilisées les personnes concernées ?
  • En quoi ces actions mobilisent autant le travailleur social citoyen que le travailleur social professionnel ?
  • Quels sont les enjeux sociaux de ces expériences et initiatives ?

Ces initiatives permettent aux apprenants de prendre conscience dans un premier temps que oui, le travailleur social s’est déjà emparé de ces questions et à vocation à agir sur celle-ci.

Par celles-ci, ils reconsidèrent l’importance de l’échelle d’action locale à partir de laquelle les citoyens inventent des solutions adaptées à leur quotidien et passent concrètement à l’action. 

Ils prennent la mesure que toutes les démarches qu’ils découvrent s’appuient sur des méthodologies d’intervention propres à leur métier respectif autour, notamment, des approches collectives.

Ces pratiques que les apprenants eux-mêmes qualifient d’inspirantes à leur retour de leur immersion ou de stage les amènent à envisager le travail en dehors des logiques assistancielles, encore à l’œuvre et perçues comme telles aujourd’hui.

Pour conclure

L’appréhension de la transition écologique et sociale est un enjeu fondamental : la formation est en effet un levier de prise de conscience et de concrétisation permettant à chacun de faire le pas. Cela l’est d’autant plus pour le travailleur social, car il est présent et œuvre auprès des publics qui sont et seront les plus impactés et qui restent à ce jour les moins écoutés sur ce sujet.

Dans un contexte écologique contraint, nous savons les risques de tensions et de dérives autoritaires. Le principe démocratique est de nouveau interrogé et mis à mal. En référence à une citation de Nelson Mandela, le travail social se doit d’être à l’avant-garde de ces risques en réaffirmant que « tout ce qui est fait pour moi, sans moi, est fait contre moi ». C’est l’essence même de la participation et ce qui la conditionne comme moteur des conduites de changement à mettre en œuvre.

Références bibliographiques

Bourg, D., Kaufmann, A., Meda, D., (2016). L’âge de la transition, En route pour la reconversion écologique. Paris: Editions les petits matins

Deldrève, V. (2020). La fabrique des inégalités environnementales en France: Approches sociologiques qualitatives. Revue de l'OFCE, 165, 117-144. 

Dion, C., (2021). Petit manuel de résistance contemporaine. Parisl : Actes Sud

Laurent, É. (2009). Écologie et inégalités. Revue de l'OFCE, 109, 33-57. 

Libois J. (2022). Écologie et travail social : quelle place demain? Revue d'information sociale. https://www.reiso.org/articles/themes/pratiques/8946-ecologie-et-travail-social-quelle-place-demain

Haut Conseil du travail social (2022). Livre vert du travail social. Ministère des solidarités et de la santé.

Hopkins, R., (2010). Manuel de transition. Paris: Edition Eco société

Morin, E. (2020). L’entrée dans l’ère écologique. Paris: Edition de l’Aube, Mikros Classique

Servigne, P. (2018). Une autre fin du monde est possible. Paris: Edition du Seuil.

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Martin Knapp

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