N°1 / Vers le travail social radical

Le « Commerce des enfants précaires »

Laurent Ott
Le « Commerce des enfants précaires »

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Du point de vue d'un pédagogue social, ou d'un travailleur social, tel que nous sommes, la question de "la biffe", de la revente, de la récupération et de l'économie alternative n'est pas un objet d'étude pour nous en tant que tel. 

Nous ne sommes en rien spécialistes des questions économiques, ou des circuits alternatifs. Nous n'avons ni l'outillage théorique, ni pratique pour aborder d'une manière concrète de telles notions.

Pour autant, nous sommes en première ligne pour observer l'implication des publics, des familles et tout particulièrement des enfants, dans les actions économiques liées à la revente.

Les enfants que nous connaissons, ceux que nous côtoyons au quotidien, qu'ils vivent dans des hôtels sociaux, des bidonvilles, ou des quartiers dits sensibles, ont pour beaucoup en commun, une affinité extraordinaire avec les activités économiques.

Nous pourrions même affirmer qu'il s'agit pour eux d'un véritable point commun, entre tous les enfants connaissant avec leurs parents des situations de grande précarité.

Nous l'observons; ce sont les enfants qui sont toujours les premiers et les plus enthousiastes pour tenir un stand, ou un coin de biffe ; pour revendre à la sauvette des objets collectés.

Nombre d'entre eux ont également contracté la passion de la ramasse, de la collecte et de la récupération d'objets que ce soit dans les encombrants ou sur la voie publique.

C'est ce point particulier, cette passion enfantine du commerce qui motive notre intérêt. Il semble que pour les enfants que nous connaissons, la vie partagée avec leurs parents qui subissent des situations de grande précarité et de dénuement régulier , ait provoqué chez eux une forme d'alliance économique avec eux, dans la lutte pour la survie quotidienne.

Voici ces enfants qui se démènent, qui montrent un enthousiasme particulier vis à vis de toute tentative, de s'en sortir, de gagner un peu plus, d'améliorer le quotidien.

C'est un terrain d'entente, de coopération entre enfants et parents, dont nos observons la force, la vitalité et l'énergie.

A contre -courant de leurs camarades et de leurs pairs vivant dans des conditions plus aisées et sécures, les enfants de parents précaires ont triomphé de tout complexe vis à vis d'activités que beaucoup d'autres enfants jugeraient peu reluisantes, voire même indignes.

Au contraire, ils sont souvent fiers de leurs activités marchandes; ils vantent souvent leur sens du commerce, leur habileté, leur débrouillardise, tant pour récupérer que pour vendre.

A les écouter, vendre est une action valorisante, qui les hisse au-dessus du statut convenu de l'enfance, dans le monde des grands. C'est leur passeport pour la vie adulte; c'est ce qu'ils ont de mieux à montrer et à mettre en avant, qui est lié à leur connaissance de la vie et des réalités sociales et économiques, aussi dures soient-elles.

Les enfants de familles précaires, aiment le commerce; mais encore faut -il s'entendre sur le mot.

Ce qui plaît aux enfants, dans l'activité commerçante, est lié au sens profond et ancien, du mot "commerce"; comme on pouvait qualifier l'amour, autrefois de "commerce amoureux", le sens profond de ce terme va bien au-delà de la question de la recherche du profit et s'apparente fondamentalement à la relation sociale, et à la question de la place que l'on peut prendre dans la Cité.

Revendre, gagner quelques sous, pour un enfant, c'est avant tout se montrer aux yeux des autres, aux yeux de ceux que l'on se représente comme des étrangers; c'est prendre une place ferme, assurée, socialement exposée. C'est sortir de l'ombre, et aussi de l'invisibilité.

C'est prendre place au sein d'une société dont on se sent ou on sent ses parents, exclus.

Par leur activité commerçante, les enfants s'achètent ainsi une forme de dignité qui les affirme autant comme individus, que comme membres d'une famille.

En Pédagogie sociale, nous abordons conjointement toutes les dimensions de la vie , que celle-ci soit personnelle, ou collective, familiale, ou sociale, affective ou cognitive, politique ou économique.

La question de l'argent, du pouvoir de gagner quelques sous, de la part des enfants, comme d'adultes empêchés socialement ou administrativement de prendre part au travail régulier est toujours au centre des préoccupations dont nous sommes les témoins.

"La débrouille", la "survie", cette capacité à faire feu de tout bois, font partie de la vie réelle, concrète et quotidienne des bénéficiaires de nos actions. C'est à l'intérieur de ces activités que nous apprenons à les connaître au mieux.

C'est également en intervenant directement sur l'amélioration de leur situation économique et quotidienne, que nous sommes le plus en mesure d'établir une relation authentique et juste.

 

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Se faire une place

Karine Lesueur, Tina Lesueur Diarra

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