N°2 / La formation aux métiers du travail social : entre aspirations et injonctions

Jane Addams, une approche pragmatiste de la connaissance en travail social

Jean-Marie Bataille
Jane Addams, une approche pragmatiste de la connaissance en travail...

Résumé

Résumé

L’enseignement du travail social suppose un cadre général de production de la connaissance. Cet article s’intéresse aux différents modèles historiques de production de connaissances dans le champ du travail social (paradigme du Case Work, falsification de l’Evidence Based Pratice) et s’arrête sur l’exemple du pragmatisme avec le figure de Jane Addams. 

Abstract

Social work education requires a general framework for knowledge production. This article looks at the different historical models of knowledge production in the field of social work (Case Work paradigm, Evidence Based Practice falsification) and focuses on the example of pragmatism with the figure of Jane Addams. 

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Il est essentiel de voir que si une forme de connaissance existe que nous pouvons appeler 'connaissance du travail social', c'est parce qu'elle est le produit d'une situation historique, sociale et économique spécifique et qu'elle sera liée, dans la forme qu'elle prend, à cette situation. (Philp, 1979 : 87 dans Hothersall, 2018)

Introduction

Interroger les conditions de l’enseignement du travail social suppose de mettre au travail les modèles épistémologiques retenus. Nous proposons, dans cet article, de retenir l’approche de la connaissance de Jane Addams, enjeu central des pratiques d’enseignement. Fondatrice de la résidence sociale de Hull House à Chicago fin XIXe, prix Nobel de la paix en 1931 et seule travailleuse sociale à avoir obtenu ce titre, elle a fréquenté s’est inspiré et a inspiré les fondateurs du pragmatisme. 

Il existe plusieurs chemins de production de connaissances dans le travail social1. On peut en distinguer au moins trois qui correspondent à trois courants philosophiques. Le premier est celui du « paradigme » que l’on doit à Thomas S. Kuhn (1996)2, le deuxième est celui de la « falsification » que l’on doit à Karl Popper (1973), et enfin le troisième est celui du « pragmatisme » qu’on peut rattacher à plusieurs auteurs : William James, Charles Sanders Peirce, John Dewey, George Herbert Mead et aussi à Jane Addams. 

Pour Gravière (Gravière, 2013a)3, on peut considérer que le Case Work4 de Mary Richmond correspond à une logique de paradigme5. Mais à quoi correspond ce terme ? « Apprendre un paradigme revient donc à apprendre aux scientifiques à résoudre des problèmes, et c’est par cet apprentissage que le scientifique acquiert l’ensemble des autres éléments du paradigme. » (Gravière, 2013b, p. 34). Selon Kuhn, les sciences évoluent au gré des paradigmes, lorsqu’un nouveau paradigme apparaît, et est en mesure d’apporter des réponses aux problèmes non réglés ou bien d’une façon plus efficace, les scientifiques quittent alors leur ancien paradigme pour celui-ci. Le Case Work a été importé en France par différents canaux, par le Dr Armand-Delille (1874-1963) qui a séjourné aux États-Unis et présente cette méthode dans un ouvrage ou bien Thérèse Vieillot (1920-1951) qui a été formée directement à cette méthode qu’elle enseignera dans les écoles de travail social en France (Perrot, 2008). 

La deuxième approche est celle de l’Evidence Based Practice (EBP). Elle naît en Angleterre en partie sur une critique du Case Work selon Adrians Adams (2013, p. 52) mais surtout, elle apparaît dans un contexte singulier de remise en cause de l’efficacité des interventions du travail social. C’est donc à l’articulation d’une volonté des travailleurs sociaux de faire reconnaître leur professionnalité et d’une volonté politique de diminuer les « coûts » du travail social que naît cette approche6. Dans cette approche, un procédé de falsification est mis en œuvre pour tenter de mettre en débat les résultats obtenus. Si les résultats réussissent ce test, alors ils sont réputés être valides.L’approche quantitative est le plus souvent utilisée pour produire les tests.

Jane Addams nous servira de porte d’entrée à l’analyse d’un autre courant du travail social. Pourquoi ? Car elle est considérée comme ayant été influencée par les fondateurs du pragmatisme (James, Dewey, Mead), mais elle les a elle aussi influencés (Hamington, 2018). Nous nous intéressons ici à comprendre les modalités de production de connaissances avec le pragmatisme. 

L’article est organisé de la façon suivante. Nous présentons dans un premier temps les éléments de contexte des liens entre Jane Addams et le pragmatisme. Nous indiquons en quoi consiste cette philosophie (partie 1). Nous donnons la parole à deux auteur·rice·s spécialistes d’Addams qui apportent un éclairage sur l’épistémologie de Jane Addams (Partie 2). Nous aborderons ensuite la conception d’Addams du pragmatisme (Partie 3).

1. Addams et le pragmatisme

 

La position d’Addams à l’égard du pragmatisme est singulière dans la mesure où elle est proche des principaux fondateurs de ce courant et qu’il est malaisé de savoir en quoi elle a été influencée et elle a influencé ces auteurs. On pourrait donc plutôt la considérer comme l’une des fondatrices de ce courant. Nous n’irons pas jusque là dans notre propos laissant les spécialistes d’Addams trancher cette question. Présenter le courant du pragmatisme avec cela en arrière fond est cependant nécessaire. Cela permet de mettre un pied dans les idées de Jane Addams elle-même, même si nous allons nous intéresser plus loin à sa propre façon de s’inscrire dans le pragmatisme. 

1.1. Addams et les pragmatistes

Si l’on reprend les analyses de Hamington, Jane Addams (1860-1935) était proche des fondateurs du pragmatisme comme John Dewey (1859-1952) dont « sa fille, Jane, attribue à Jane Addams le développement de nombre de ses idées importantes, notamment sa vision de l'éducation, de la démocratie et, finalement, de la philosophie elle-même » (Hamington, 2018), mais aussi de George Herbert Mead (1863-1931), et enfin, de William James (1842-1910) avec qui elle a lié une amitié. 

Il existe une trace des liens avec Mead7 qui indique que celui-ci aurait fait des commentaires sur un article d’Addams, probablement une relecture. Seigfried (1999) a, quant à elle, montré les liens entre Dewey et Addams. Si bien que Deegan en arrive à la conclusion que :

Étant donné que James a lu les œuvres des pragmatistes de l'école de Chicago, que Mead a suivi les cours de Royce à Harvard et que Dewey était redevable à James, les courants de pensée similaires des écoles de pragmatisme de Harvard et de Chicago sont profonds. Addams était membre de ce réseau, améliorant et remettant en question le travail académique de ses collègues majoritairement masculins. (Deegan, p. 254)

Il existe quelques courriers échangés entre James et Addams8. Dans un courrier de 1902, James félicite Addams pour son livre Démocratie et éthique sociale (Addams, 2019). « La religion de la démocratie n'a besoin de rien tant que d'interprétations sympathiques les unes aux autres des différentes classes dont se compose la société. »9Faisant écho à l’idée que la démocratie doit se construire sur une éthique sociale consistant à envisager les conséquences des décisions bien au-delà de soi et des siens, mais plutôt à l’échelle d’un intérêt général proche de l’« Autrui généralisé » de Mead (2006). Il réagit aussi à la publication d’un autre livre d’Addams, New ideals of peace10 (1907) : « Vous avez un esprit profondément original, et tout cela est si calme et inoffensif ! pourtant révolutionnaire à l'extrême, et je soupçonne que ce travail même agira comme un ferment pendant de longues années à venir. »11

Il semble donc surtout qu’Addams fréquentait ces fondateurs du pragmatisme de façon très régulière (Hamington,2018 ; Deegan, 1988) et qu’il existe finalement peu de traces de ces relations. Nous nous pencherons donc sur la pensée de James et d’autres pragmatistes avant de nous intéresser à quelques concepts clés du pragmatisme. 

1.2. Les grands principes du pragmatisme

Un des éléments centraux du pragmatisme est le concept d’expérience. L’expérience est le point de départ de toute chose mais il n’y a pas toujours expérience, il faut pour cela certaines conditions12.

Il existe entre « avoir une expérience » et faire une expérience la même distance que celle qui sépare l’empirisme sensualiste classique de l’expérimentalisme : le fait d’être impressionné, touché, affecté, ne constitue pas par lui-même une expérience. Celle-ci advient quand un individu parvient à connecter une activité à ce dont il le ressent. (Zask, 2007, p. 131).

Comment l’expérience se définit-elle ? « Qu’est-ce qu’une expérience ? Dans les Principles of Psychology James part de la supposition ‘’qu’expérience veut dire expérience de quelque chose qui nous est étranger et censé nous faire impression’’ (James, 1890, p. 619) ». (Solhdju, 2007, p. 80). 

L’expérience se définit donc dans un premier temps comme l’effet produit par quelque chose qui nous est propre et intérieur. Cette définition implique qu’elle a un effet d’une manière ou d’une autre. Les expériences forment et changent nos habitudes, nos convictions et nos intérêts et en fin de compte notre moi qui se transforme indéfiniment. (Ibid.)

Pour reprendre ce que dit Solhdju, le pragmatiste « ne doit admettre dans ses constructions aucun élément dont on ne fait pas directement l’expérience, et n’en exclure aucun élément dont on fait directement l’expérience. » (Ibid., p. 82). Cela veut dire qu’il n’y a pas au départ des idées ou des concepts mais des expériences concrètes auquel il est possible de faire référence, comme point de départ, et parallèlement, les catégories d’analyse ne doivent laisser aucun cas en dehors d’elles si ce cas s’y rattache. De cette façon, la connaissance est d’abord avant tout « connaître » c’est-à-dire processus plutôt que résultats. 

En suivant James, ce qui nous intéresse surtout c’est la transformation des choses et la formation de nouveaux rapports entre les choses, plutôt dans le sens de noscere, connaître que dans celui de scire, savoir sur quelque chose ; ou, pour le dire autrement « le fait de connaître quand il est en transit et en chemin » s’oppose au « fait de connaître quand il est vérifié et achevé » (James, 2005, p.72). (p. 84)

L’expérience est à relier à une situation qui provoque des expériences singulières. Quelque chose dans l’environnement de l’organisme l’affecte. Un type singulier d’interaction est ainsi constitué. 

Cette interaction peut être appelée une « situation » : dans une situation, les traits de l’environnement affectant sont définis par leurs potentialités à intervenir dans la formation de tel ou tel vivant et, réciproquement, les éléments du vivant (ou de l’individualité humaine) en cause forment un ensemble de susceptibilités particulières13. (Zask, 2007, p. 132).

Le concept de situation se distingue de celui de contexte, qui lui, est figé. La situation est évolutive, elle se transforme. On peut aussi distinguer le milieu, de l’environnement, à peu près selon la même logique de fixité, le milieu, et de de transformation, l’environnement. 

Appelons «situation» tous les moments au cours desquels l’interaction entre un vivant et un milieu s’effectue sous la forme d’une action réciproque. En revanche, réservons le mot «contexte» aux moments menant à la conformation passive du premier aux conditions du second. (Zask, 2008, p. 314). 

Alors qu’une situation est définie par le fait que certains aspects du milieu se prêtent à l’action, pouvant être utilisés comme des outils de persévérance dans la vie, un contexte exprime plutôt l’ensemble des conditions qui limitent l’action. La première augmente les possibles, le second en restreint le nombre. Alors qu’un contexte est un préalable, une condition antécédente, une situation est un résultat. Le premier est immuable, la seconde change. (Ibid., p. 315).

Le passage de l’expérience à l’expérience vécue, au sens de perçue, jusqu’à l’identification d’une situation sous-jacente se fait dans une continuité, dans un flux d’expérience. L’absence de rupture est une condition pour connaître une expérience et la situer dans un cadre plus large, une situation particulière. Pour faire comprendre cet aspect important du pragmatisme, Bruno Latour repart de l’histoire du chien de William James :

Dire de l’idée que j’ai à présent de mon chien, par exemple, qu’elle est en rapport cognitif avec le chien réel signifie que, tel qu’est effectivement constitué le tissu de l’expérience, l’idée est capable de conduire à une chaîne d’autres expériences, de mon point de vue, qui, de proche en proche, aboutissent finalement aux perceptions sensorielles vives d’un corps bondissant, aboyant et poilu (James, 2005, p. 153)14. (Latour, 2007, p. 21).

Latour en tire l’idée que le connaître se fait dans un flux d’expériences qui ne doit jamais être interrompu. Dit autrement, on connaît grâce à de multiples tentatives toutes reliées entre elles par une communauté de pratiques de la recherche (Latour parle de Denk kollecktiv15), et où, les échecs sont des réussites car ils renseignent sur des chemins à ne pas suivre. 

a) la connaissance est un vecteur ; b) les idées sont là et doivent être prises au sérieux en tant qu’elles sont le commencement d’une « chaîne d’expérience » (des expérimentations pour Fleck16) ; c) les modifications et révisions successives ne sont pas des aspects périphériques mais substantiels des trajectoires d’apprentissage ; d) la rectification par les collègues est déterminante… (Latour, 2007, p. 27)

La savoir est validé par la pratique. Les effets du savoir en pratique permettent de le valider, de mesurer sa pertinence. « L’expérience implique [donc] l’expérimentation. » (Zask, 2007, p. 130), Avec l’émergence de quelque chose que l’on ne comprend pas, qui nous rend perplexe, vient la mise en mouvement de la pensée qui cherche à nommer ce qui n’est pas compris puis à en identifier les causes pour enfin expérimenter quelque chose servant à valider les causes mises au jour comme étant pertinentes17.

Voilà comment on peut caractériser brièvement les principaux points qui définissent le pragmatisme. Allons voir comment Jane Addams se saisit ou développe ses propres idées à partir de ce corpus de principes. Mais avant cela, nous ferons un détour pour regarder deux analyses des conceptions de la connaissance de Jane Addams. 

2. Les registres de la connaissance chez Addams 

 

Plusieurs auteur·rice·s ont documenté le travail de Jane Addams, en particulier, deux sont particulièrement connus pour leur production riche et foisonnante. Il s’agit de Maurice Hamington et de Mary Jo Deegan. Le premier développe l’idée que Jane Addams doit être reliée au courant féministe du « point de vue ». La deuxième, invente le terme de « pragmatisme critique » pour désigner la singularité de l’approche d’Addams. 

2.1. Connaître par le point de vue

Pour Hamington, Jane Addams s’inscrit dans la théorie féministe du « point de vue » comme celle que développent « Dorothy Smith, Nancy Hartsock, Hilary Rose, Alison Jaggar et Sandra Harding » (Hamington, 2018). Cette approche valorise « les perspectives et les théories dérivées de positions opprimées dans la société, telles que l'expérience des femmes. » (Hamington, 2018). 

Jane Addams présente le changement que les centres sociaux ont apportés dans l’assistance aux pauvres (Addams, 2019 : 41-69) comme étant dû à la connaissance acquise par le fait pour les travailleur·euse·s sociales de résider dans le quartier des personnes visées par cette assistance. Le contact régulier avec ces personnes permet de découvrir progressivement leurs façons de construire une certaine éthique dans les actes de leur vie quotidienne.

Addams a vécu la majeure partie d'un demi-siècle dans le quartier d'immigrants diversifié de Hull House à Chicago. Elle n'est pas rentrée chez elle en banlieue, ni retournée avec ses données dans un bureau universitaire. Elle a vécu et travaillé au milieu de la criminalité, de la corruption civique, de la prostitution, des ateliers clandestins et d'autres maux de la communauté. (Hamington, 2018).

Les résidences sociales – dont le premier exemplaire, Toynbee Hall, se trouve à Londres dans le quartier de Whitechapel – sont à l’origine d’une approche nouvelle où la proximité (les résidentes vivent dans le quartier) crée une singularité dans la connaissance de la vie des usagers. 

Lorsqu'Addams écrivait ou parlait des femmes célibataires qui travaillaient, des enfants qui travaillaient, des prostituées ou des immigrants de première et de deuxième génération, elle utilisait des connaissances de première main acquises lors de ses propres interactions sociales. Addams a tiré parti de ses expériences à Hull House pour donner une voix aux points de vue marginalisés dans la société. (Ibid.)

Le point de vue de Jane Addams est féministe – et centré sur les minorités. La résidence sociale Hull House était un lieu singulier dirigé par une femme, Addams, et composé d’une équipe essentiellement féminine avec des compétences de haut niveau. Nous pensons ici à Alice Hamilton, première médecin du travail des États-Unis, Florence Kelley, traductrice d’Engels, Edith Abbott, statisticienne et enseignante à l’Université de Chicago… La connaissance apparaît alors comme un trait central de la démarche de travail social de ce courant dont la cheffe de fil est Jane Addams. 

2.2. Un pragmatisme critique 

Mary Jo Deegan invente le terme de « pragmatisme critique » pour qualifier la position le Jane Addams, « une théorie de la science mettant l'accent sur la nécessité d'appliquer les connaissances aux problèmes quotidiens sur la base d'interprétations radicales des valeurs libérales et progressistes. » (Deegan, 1988, p. 25). Deegan considère qu’Addams développe une approche singulière de la connaissance : « Sa sociologie de la connaissance était basée sur un modèle "critique-émancipateur" alors que celle des hommes était basée sur un modèle "social-technologique" » (Deegan, 1988, p. 254). Deegan reprend les analyses de Fuhrman qui distingue ces deux approches : 

La sociologie de la connaissance a tendance à adopter une attitude critique. L'intellectuel de la tradition critique se voit comme un critique de l'ordre existant. L'objectif de la sociologie de la connaissance est conçu comme le démasquage des intérêts cachés des différents groupes dominants de la société qui détiennent un pouvoir décisif sur les autres. Ce processus de démasquage devrait rendre possible la transformation de l'ordre existant. Le paradigme socio-technologique, quant à lui, vise à établir des régularités entre les types de pensée et les conditions générales de la société. L'objectif du sociologue de la connaissance est de découvrir ces régularités et d'agir en tant que conseiller professionnel des groupes intéressés à maintenir l'ordre dans la société. Il y a un élément d'élitisme professionnel dans cette tradition théorique. (Fuhrman, 1980, p. 19) (Deegan, 1988, p. 254)

Si on suit l’approche de Deegan, on peut dire qu’Addams avait comme perspective dans la production de connaissance, la prise en compte des minorités et la recherche des causes des difficultés qu’elles rencontraient. « Pour elle, le critique devait approfondir la conscience du public et analyser les conditions répressives concrètes à la lumière de conditions idéales. » (p. 255)

Addams développe une certaine idée de la démocratie dans laquelle le principe d’égalité est central (Addams, 2019). « La démocratie est le fondement du pragmatisme critique d'Addams » (Deegan, 1988, p. 275). Elle présente sa vision de la démocratie dans les termes suivants : 

Ainsi, nous sommes amenés à une conception de la démocratie non pas seulement parce que nous désirons le bien-être de tous les hommes, ou parce que nous croyons en la dignité essentielle et en l'égalité de tous, mais aussi parce que c’est ce qui donne une règle de vie en même temps qu'une mise à l’épreuve de nos institutions. (Addams, 2019, p. 36) 

On retrouve ici un principe du pragmatisme pour qui le test des théories passe par leur mise en œuvre pratique soit « la mise à l’épreuve des institutions ». Il existe selon Addams plusieurs chemins pour faire exister cette égalité. L’égalité économique s’obtient grâce aux mobilisations et au bulletin de vote. L’égalité sociale peut être atteinte par l’éducation :

L'intelligence humaine peut être amenée à son épanouissement maximal par la connaissance systématique, la réflexion et l'analyse. L'éducation doit fournir des informations concrètes sur la vie quotidienne. Elle devait être un outil permettant aux gens de formuler leurs objectifs et leurs besoins. (Deegan, 1988, p. 274)

Addams construit une connaissance de la vie des gens, et en particulier des femmes, qui s’insère dans une période singulière de développement exponentiel de la ville sur une période très courte18. Connaissance qui servira de base aux revendications des minorités. Par le recueil de données qu’elle effectue, elle comprend que quelque chose de singulier se trame dans l’urbanisation et l’industrialisation de la fin du XIXe et du début du XXesiècle. 

La ville a radicalement changé le foyer et la famille, et le rôle des femmes dépendant de ces institutions. Lorsque le foyer était plus central dans la société, que ce soit dans le vieux pays ou à la frontière américaine, les femmes avaient un rôle central. L'industrialisation de la ville a perturbé le pouvoir du foyer de définir le comportement, de contrôler la relation de ses membres avec l'environnement et la communauté, et d'être respecté comme une partie importante de la vie matérielle et culturelle. (Ibid., p. 289)

Alors que des changements majeurs touchent l’organisation des sociétés, Addams, en mettant l’accent sur le point de vue des minorités, et plus particulièrement des femmes, fait apparaître des différences essentielles selon que l’on est un homme ou une femme. 

Par exemple, les femmes en tant que travailleuses avaient des problèmes dans la vie domestique, en tant que prostituées et en tant que travailleuses discriminées. Les immigrants avaient du mal à survivre dans leur nouvel environnement, mais la perturbation de la femme au foyer avait une signification différente de celle de l'homme sur le marché. Les jeunes filles sont plus susceptibles d'être exploitées sexuellement que les jeunes hommes, et les femmes âgées sont plus susceptibles d'être pauvres et considérées comme un fardeau économique. (Ibid., p. 290)

On voit ainsi que l’approche du pragmatisme critique d’Addams permet de faire apparaître des phénomènes sociaux jusqu’ici peu, voire pas du tout, pris en compte. À l’image d’un Web Du Bois (2007) qui nous fait sentir ce que veut dire « la ligne de couleur » vécue par les noir·e·s, Addams met en avant une expérience singulière des femmes pendant la période d’industrialisation et d’urbanisation. 

3. L’usage du pragmatisme par Jane Addams 

 

Tout problème d'enquête scientifique qui ne découle pas de conditions sociales réelles (ou "pratiques") est factice ; il est fixé arbitrairement par l'enquêteur. (Dewey 1938 : p. 499) (Hotherstall, 2018). 

Nous avons sélectionné trois moments où Jane Addams utilise de façon explicite le terme « pragmatisme » (ou pragmatique). Dans le site où se trouvent les archives de sa correspondance et de ses articles19, il n’y a que ces trois textes parmi à peu près 500 documents. Il est intéressant de le noter car il faut probablement associer ce fait avec ses liens avec les fondateurs du pragmatisme qui eux sont nombreux comme nous l’avons dit. À tout le moins, on ne peut pas dire qu’elle se revendique de ce courant. Cependant, il s’agit bien, dans ses citations, de désigner quelque chose qui se rattache à ce courant philosophique. Ce choix de partir de ses usages du mot laisse de côté une approche qui analyserait ses pratiques de construction des connaissances (Bataille, 2021). Nous présentons chaque texte puis indiquons le passage où le terme « pragmatisme » ou « pragmatique » est utilisé, puis, nous en faisons un commentaire. Nous les présentons dans l’ordre chronologique. 

Le premier texte est de 1910. Il s’agit du discours tenu par Jane Addams, comme présidente, à la Conférence nationale sur les œuvres de bienfaisance et de réinsertion sociale à St. Louis (Missouri) du 19 au 26 mai, intitulé Charity and Social Justice (Charité et justice sociale). Texte qui a été relu par G. H. Mead comme nous l’avons indiqué. On se rend compte par les nombreux exemples de présentations d’expériences qu’elle cite, de l’ampleur de cette conférence. Elle utilise aussi des exemples provenant de son expérience à Hull House pour mettre en lumière certains phénomènes. 

Au cours de ce long siècle, les philanthropes ont également élaboré une philosophie ressemblant au pragmatisme, du moins beaucoup d'entre eux en sont venus à croire que la vérité concrète pour eux était celle dans laquelle toutes leurs « expériences se combinaient avec le plus de profit », et ont convenu que le test final était sa « répercussion positive » sur les pauvres, le soulagement qu'elle apportait aux membres les plus misérables de la communauté. (Addams, 1910)

Addams parle d’une approche développée par les philanthropes qui ressemble au pragmatisme. Il faut entendre ici qu’il y a une apparente similitude entre ce que font les philanthropes, à savoir juger de la « vérité » de leur pratique en regardant la « répercussion » de celle-ci dans la réalité, mais pour être pleinement pragmatique, cette approche devrait aussi prendre appui sur la connaissance acquise par la fréquentation des personnes prises en charge, ce qu’Addams appelle la « connaissance sympathique » (Addams, 2019). Dans la philanthropie, les personnes partent d’une certaine idée de la pauvreté par exemple dans le Charity Organization Society (COS) qui considère que les pauvres ont une certaine responsabilité dans leur situation. Cependant, les membres du COS participeront à l’enquête de Charles Booth à la fin du XIXe qui cherche à définir ce qu’est la pauvreté (Topalov, 1991). Et dans ce cadre, il y a construction de la pauvreté à partir de données recueillies, ce qui change alors l’analyse de ce qu’est la pauvreté. Addams dupliquera cette recherche à Chicago, ce qui donnera le livre Maps and Papers (The Residents of Hull House, 1895). On pourrait donc dire que les philanthropes qui changent leur perspective sur les pauvres à partir des faits seraient pragmatiques, là où ceux qui se focaliseraient sur les résultats obtenus sans s’interroger sur leur représentation de la pauvreté seraient dans une perspective non-pragmatiste. 

Le deuxième extrait est un document dactylographié, Woman and the state (Les femmes et l’État). Texte singulier où Addams imagine que l’évolution sociale aurait pris une autre voie dans l’histoire et aurait amené les femmes à détenir le pouvoir, et, dans cette situation, elles auraient eu à répondre à la demande des hommes d’obtenir le droit de vote. 

Ainsi, Hegel dit que « l'État est la réalisation de l'idée morale », mais je soutiens qu'au mot État nous pourrions substituer le mot Famille, et être encore plus près de la vérité, du moins si nous examinons la proposition du point de vue empirique, ce que Hegel a toujours conseillé à ses disciples de faire à l'égard de chaque concept philosophique, et c'est de ceux qui ont fidèlement obéi à cette injonction qu'est finalement issu le pragmatisme lui-même. (Addams, 1911) 

Nous ne rentrerons pas dans la question des liens entre le pragmatisme et Hegel. Rorty (2008) montre que l’usage de Hegel par Dewey évolue dans le temps, et dans les années 1910, Dewey se réclame encore de Hegel « pour le louer d’avoir insisté sur le caractère social de la connaissance et sur le fait que la conscience morale de l’individu n’est qu’une phase dans le processus de l’organisation sociale. » (Rorty, 2008, p. 10). Ce caractère social de la connaissance que Fleck nomme « collectif de pensée » avait une matérialité, comme nous l’avons indiqué, dans l’expérience de Hull House, lieu de rencontres et de discussions de nombreuses intellectuelles et activistes. 

Le troisième texte, Du pragmatisme en politique, fournit deux occurrences. Il propose d’interroger la façon dont les hommes politiques présentent leurs idées dans le cadre d’une campagne électorale. Dans cette situation, les activistes sont eux aussi confrontés aux débats sur les propositions quant à ce qu’il faudrait faire. 

Les comptes rendus publiés sur les divers efforts pour fabriquer l'opinion qui ont précédé les conventions des partis cette année et sur les énormes dépenses d'argent que ces efforts ont entraînées ont rendu le public prudent et, par conséquent, tous les partis sont forcés de recourir à la méthode pragmatique, si l'on veut l'appeler ainsi. Les hommes politiques sont prêts, comme jamais auparavant, à mener la campagne sur des bases éducatives, à abandonner cette simplification excessive des problèmes actuels à laquelle une campagne tend toujours et à endiguer le flot de l'éloquence politique par une présentation minutieuse des faits. (Addams, 1912)

Ce premier passage évoque la question de la fabrique de l’opinion. Une première voie consiste à influencer l’opinion en proposant des idées simplistes en s’appuyant sur l’éloquence des candidats. Dans le contexte des élections, une autre approche est possible, plus « éducative », c’est-à-dire capable de s’appuyer sur des faits pour obtenir l’adhésion. Cela touche tout aussi bien les institutions.

Cet élément pragmatique de la campagne actuelle a inévitablement mis au défi les institutions qui fondent leur activité sur une étude minutieuse des conditions sociales ; elles aussi, comme l'électeur, ont été poussées vers les réalités, sont amenées à tester la validité de leurs affirmations. (Ibid.)

Il faut compter aux titres des institutions toutes celles qui fournissent des données et furent souvent créées grâce à l’activisme de Jane Addams (Hamington, 2018), mais aussi, celles qui ont un but de plaidoyer pour faire advenir d’autres conditions sociales. Pour Addams, la production de récits, rendant compte des expériences des ouvriers et ouvrières, des statistiques, comme celle de ce militant anglais qui s’est mis à mesurer le trajet fait par un enfant chaque jour qu’il travaille, sont des éléments nécessaires à l’évolution des situations. Il s’agit d’aller bien au-delà des slogans. 

Nous pourrions conclure cette analyse en reprenant les propos de Steve Hothersall (2016) qui note le rôle important de Jane Addams dans la définition d’une épistémologie pragmatiste du travail social. 

Le pragmatisme philosophique considère les conséquences pratiques quotidiennes comme le test axial de la signification épistémique et métaphysique, et non le profit ou le gain, et il est axé sur l'avenir, considérant les conséquences des actions comme beaucoup plus pertinentes que les antécédents. De cette façon, le pragmatisme est bien adapté pour soutenir les valeurs fondamentales du travail social, comme on peut le voir en se référant à son utilisation dans la pensée et la pratique de la pionnière du travail social, Jane Addams (1902/1920). Elle a joué un rôle important dans le développement et l'adoption du paradigme pragmatique et de ses principes normatifs dans son travail (elle et Dewey étaient amis et collègues), reconnaissant que toutes nos actions devraient fondamentalement chercher à maximiser et à améliorer le bien-être humain (Rosiek & Pratt, 2013 ; Shields, 2017). Ainsi, le pragmatisme et le travail social partagent une sorte d'illustre pedigree. (Hothersall, 2018)

Conclusion 

Nous avons exploré dans cet article les conceptions pragmatistes de Jane Addams. Nous pouvons signaler dans cette conclusion la présence de plusieurs éléments déterminants. Pour commencer, l’idée d’un point de vue à l’origine de notre façon de connaître, est centrale. La vie en proximité avec les personnes accompagnées n’est donc pas anecdotique dans la démarche. On peut ajouter qu’Addams développe un point de vue féministe qu’il faudrait préciser. La deuxième chose est la présence d’un « collectif de pensée » qui permet de construire des connaissances solides car en permanence intégrées à une discussion collective. Quatrième point, le connaître passe par la production d’analyses prenant la forme de la description de situations à l’origine des expériences comme minorités (femmes, enfants, personnes âgées, migrants). La production de statistiques permet de consolider la compréhension des situations et de construire des plaidoyers pour changer ces situations. Cinquièmement, les situations sont testées par des pratiques concrètes dont la résidence sociale de Hull House témoigne (crèche, musée du travail, aire de jeux, cours du soir, réunions syndicales…). 

Il existe donc différents éléments qui participent à la production de connaissances, ou d’un connaître, dont la finalité n’est pas la production d’un savoir pour lui-même, mais toujours la construction d’une analyse qui sert à transformer les situations. L’analyse de la production de connaissance dans le cadre du travail social, ce que nous a fait saisir l’écriture de cet article, ne devrait pas s’arrêter donc à une discussion sur la connaissance mais toujours s’articuler avec les questions pratiques et éthiques.

On peut tirer des conséquences concrètes20 de ces idées pour l’enseignement du travail social à savoir a) la prise en compte de l’expérience des professionnel·l·es comme point de départ, b) la perspective de transformation sociale des situations des minorités comme éthique sociale, c) la production de savoirs décrivant les situations dans une logique de plaidoyer avec les personnes concernées. 

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1Nous n’abordons pas ici d’autres courants : sur la recherche participative voir Paturel (2015) ; sur les approches narratives Guay (2015) et les débats à propos de l’épistémologie du travail social en France (Jaeger, 2013), et en langue anglaise (Gringeri, Barusch, & Cambron, 2013 ; Aymer &Okitikpi, 2000). Nous faisons le choix de limiter l’analyse à trois figures des modèles de connaissances : le Case Work de Mary Richmond car il est communément identifié comme paradigme central du travail social, l’Evidence Based Practice qui naît pour partie d’une critique du Case Work, et enfin, l’approche de Jane Addams, contemporaine du Case Work, relativement peu documentée. 

2Kuhn s’inspire de Fleck (2008) mais ne reprend pas totalement sa pensée et de fait la dénature (Latour, 2008). 

3Gravière tente de rapprocher le Case Work de la pensée de Dewey sous l’angle de la démocratie. Ceci nous paraît osé car Dewey ne peut être détaché du pragmatisme dans lequel l’idée de paradigme n’a pas de place (Latour, 2007). 

4Littéralement : « travail sur les cas ». 

5Le terme de « paradigme » est aussi utilisé par Rullac (2014). 

6Gravière note aussi la présence de débats épistémologiques pour savoir si le travail social est une science (Gravière, 2014). 

7Addams, Jane. "Charity and Social Justice." Typescript carbon with holograph corrections in pencil, 27 pp., undated ; Box 16   Folder 3 ; G.H. MEAD papers ; https://www.lib.uchicago.edu/e/scrc/findingaids/view.php?eadid=ICU.SPCL.MEAD&q=Jane+Addams

8Deegan identifie les mêmes courriers, ce qui laisse à penser qu’il n’y en aurait probablement pas d’autres (Deegan, 1988, p. 254). 

9William james to jane addams, september 17, 1902, URL :https://digital.janeaddams.ramapo.edu/items/show/1118

10De nouveaux idéaux de paix.

11William james to jane addams, february 12, 1907, URL : https://digital.janeaddams.ramapo.edu/items/show/2436

12On trouve quelque chose de similaire chez Sandra Laugier lorsqu’elle explique en quoi l’attention à soi et aux autres manque parfois : « Ne pas faire attention, y compris à ce qui est juste sous nos yeux, est une perte à la fois subjective et morale. ‘’Le lecteur inattentif rate donc doublement : il manque l’aventure des personnages (pour lui, ils « comptent pour rien »), et il manque sa propre aventurecomme lecteur’’ [Diamond, 2004, p. 425] » (Laugier, 2014, p. 264). 

13« De même que pour G.H. Mead : un environnement est ce à quoi peut réagir un individu, donc ce que sa sensibilité lui révèle et qu’elle sélectionne (L’esprit, le soi et la société, Paris, P.U.F., 2006, p. 298) : « l’environnement qui existe pour l’organisme est celui que l’organisme détermine. Si… la diversité de la sensibilité augmente, les réponses de l’organisme à son environnement augmenteront et l’organisme aura donc un environnement plus riche » (Ibid.).

14W. James, Essais d’empirisme radical, Paris, Agone, 2005, p. 153

15Collectif de pensée (Latour, 2005).

16Ludwig Fleck (1896-1961) est un des fondateurs de la sociologie des sciences avec son livre précurseur Genèse et développement d'un fait scientifique (2005). Bruno Latour explique dans la postface que Fleck se distingue de Kuhn, qui a lu Fleck, là où Kuhn imagine des ruptures dans les modèles de pensée (les paradigmes), Fleck conçoit plutôt des continuités, à l’image des flux d’expérience du pragmatisme, dans lesquelles la présence d’un « collectif de pensée » permet la production d’une connaissance valant pour une situation singulière et toujours rattachée à des expériences concrètes (Latour, 2005). 

17Thievenaz propose cinq étapes tirées de l’œuvre de John Dewey (Thievenaz, 2019, p. 137). 

18« Lorsqu'Addams arrive à Chicago en 1889, la ville s'est remise de l'incendie dévastateur de 1871. Entre 1880 et 1890, elle a doublé sa taille, passant d'un demi-million d'habitants à plus d'un million. » (Deegan, 1988, p.290) « En 1900, plus d'un million et demi de personnes vivaient à Chicago et en 1910, deux millions. » (Ibid., 291). 

19« L'édition numérique de Jane Addams publie la correspondance et les écrits de Jane Addams pour la période 1901-1935. » :https://digital.janeaddams.ramapo.edu

20C’est sur ces bases que nous dirigeons le Master PSTSD. 

 

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Le travail social à l'école de l'indiscipline

Salmon Anne

Résumé Le travail social en tant qu’il est ancré dans la pratique ne peut-se satisfaire de systèmes de connaissances hérités des sciences classiques, qui, par principe dénient toute légitimité aux savoirs issus des expériences situées. Renouer avec la critique du primat de la théorie sur la pratique suppose une dose d’indiscipline à l’égard des dogmes institués. La démarche implique de revenir sur les points de blocage qui, dans les sciences détournent de la recherche de nouvelles articulations entre une diversité...

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