N°3 / Pourquoi et en quoi le travail social est-il concerné par le changement climatique ? / Why and how is Social Work affected by climate change?

Le travail social vert

Entretien avec professeure Lena Dominelli, titulaire de la Chaire "Travail social", à l'Université Stirling en Grande-Bretagne

Lena Dominelli, Robert Bergougnan
Le travail social vert

Résumé

Traduction de l'entretien réalisé avec Professeure Lena DOMINELLI, en visio conférence, par Robert Bergougnan et deux professionnels de ERASME- Institut de Travail Social, dans le cadre du projet Transnational RetSaSo du programme POCTEFA.

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R: Bonjour Léna Dominelli, merci beaucoup d’avoir accepté d’échanger avec nous pour ce numéro de la revue Articulation(s), consacré au Travail Social Vert, dont vous êtes l’initiatrice.

LD : Bonjour ! C'est un plaisir de vous parler du travail social vert et j'aimerais vraiment être avec vous à “ La Belle France”, aujourd'hui au lieu de "La Belle Angleterre" je ne sais pas et même "La Belle Ecosse" qui a beaucoup de relations avec la France hein ! Depuis longtemps... Okay ? Ça c'est mon Français pour le moment, hey ! je vais parler en Anglais maintenant*.

* Exprimé en Français.

R :Pouvez-vous nous présenter comment vous avez construit l’approche du “Travail Social Vert” et ce que cela recouvre, en particulier ce qui le caractérise par rapport aux approches comme le “Travail social environnemental” ou celle de “Travail Social Ecologique”?

LD : Je travaillais à l'université de Durham. Je suis maintenant à l'université de Stirling où j'enseigne dans le Master  “Interventions en situation de catastrophe et aide humanitaire” pour lesquelles le travail social vert est très important. J'ai développé le travail social vert à à l'Université de Durham, en Angleterre, où j'étais avant de venir à Sterling. Dans cette Université, j'étais co-directrice de “l'Institute for Hazard, Risk and Resilience” (Danger, risque et résilience) et nous travaillions en permanence sur les catastrophes. Je travaillais avec des collègues des sciences naturelles, des physiciens, des chimistes, des biologistes, des sismologues, des volcanologues, des géographes, des ingénieurs, et d’autres.

J’ai apporté la partie engagement communautaire des sciences sociales à cet institut en tant que responsable du programme sur la vulnérabilité et la résilience, qui est bien sûr au cœur du travail social. Cela m'a fait réfléchir à la raison pour laquelle, en tant que travailleuse sociale, je n'avais jamais travaillé sur les questions environnementales, je n'avais jamais travaillé sur les catastrophes, je n'avais pas été formée dans ces domaines, mais j'ai appris très rapidement. J'ai donc commencé à apprendre de mes collègues des sciences naturelles et ils ont commencé à apprendre de moi. Le travail social vert est donc apparu parce que je travaillais de manière transdisciplinaire. J'apprenais d'eux et ils apprenaient de moi, ce qui fait bien sûr partie de notre formation en travail social, car nous aimons travailler en partenariat avec les gens, mais cela dans une logique d’égalité. Il ne s’agit pas qu'ils nous disent ce qu'il faut faire ou que nous leur disions ce qu'il faut faire, mais un partenariat égalitaire. C'est ce que nous avons fait à Durham. J'ai ensuite développé des supports de cours pour le travail social vert.

Je n'arrêtais pas de penser, “pourquoi ce que je connaissais du travail social écologique et du travail social environnemental n’est pas satisfaisant?” Et il m'a fallu quelques années pour comprendre. Il y a deux raisons principales à cela. La première est que le travail social environnemental est très bon pour dire aux travailleurs sociaux : allez travailler dans l'environnement. Bien sûr, l'environnement est important, c'est bien, mais ça s'arrête là. Le travail social écologique, lui, s'est trop longtemps concentré uniquement sur l'importance du social. Mon expérience avec mes collègues des sciences naturelles et physiques de Durham m'a conduit à penser qu'il ne suffisait pas d'être seulement dans l'environnement, qu’il ne suffisait pas d'être seulement dans le social, il fallait réunir les deux.

Alors j'ai travaillé pendant très longtemps. Je me suis dit “Ok, je comprends ce que je dois faire, je comprends les problèmes, mais comment vais-je appeler cette nouvelle chose ? Parce que je ne peux pas l'appeler travail social environnemental. Je ne peux pas l'appeler travail social écologique parce qu'il a trop de bagages à transporter. C'est alors que j'ai pensé, mais c'est le travail social vert parce qu'il s'agit de protéger la Terre et les énergies renouvelables. Ce que ni le travail social écologique ni le travail social environnemental ne font, en fait, c'est d'unir les méthodes de production et les méthodes de consommation.

Ainsi, cela intègre la façon dont nous produisons des biens et des services pour notre vie quotidienne et la façon dont nous consommons des biens et des services pour notre vie quotidienne. Ceux d'entre vous qui me connaissent, comme toi, Robert, savent que j'ai toujours critiqué le néolibéralisme et le capitalisme parce qu'ils ne font pas un usage judicieux de la main-d'œuvre ou des ressources. Le travail social vert a donc commencé comme une critique des insuffisances du travail social environnemental et du travail social écologique pour aborder les questions que je considérais comme étant au cœur de cette relation entre les personnes et l'environnement. C'est pour cette raison qu'il diffère. Le travail social vert concerne donc notre relation avec la nature, l'environnement, les animaux, les plantes, l'environnement lui-même, les minéraux, tout ce qui est dans la Terre, sur la Terre et nous en tant que personnes. Il s'agit donc de cette relation entre l'humanité, ses demandes de ressources pour produire ce dont nous avons besoin, des biens et des services pour vivre. Et en même temps, il a apporté ce que ni le travail social environnemental ni le travail social écologique n'ont fait, un devoir de diligence envers la Terre Mère.

R: Ceci s’inscrit pour vous dans une dynamique critique qui s’articule au travail social radical, n’est ce pas ?

LD : En tant qu'êtres humains, nous avons une équation qui est la suivante : si nous voulons que la planète prenne soin de nous, qu'elle nous fournisse les biens dont nous avons besoin, les ressources matérielles dont nous avons besoin pour vivre, nous devons prendre soin de cette planète. Cette connaissance m'est venue par, ce que certains d'entre vous savent, mes ancêtres canadiens, et mon appartenance, au Canada, a une population très importante appelée les Nations Premières, qui ont dit depuis que je suis petite, nous sommes les gardiens de la Terre. Et en tant que gardiens de la Terre, nous devons prendre soin de la Terre. Ceci au point ou nous ne laissions pas d'empreinte sur la Terre. Il ne s'agit pas seulement d'empreintes de carbone, mais de toutes sortes d'empreintes. Parce que nous devons apprendre à utiliser les ressources que la générosité de la Terre nous offre afin qu'elles soient là pour autant et autant de générations à venir. Et il est dit que chacun d'entre nous est responsable de sept générations. Pas seulement une, mais sept.

Et cela signifie que si nous continuons encore et encore, cela continuera à l'éternité. C'est donc là que le devoir d'attention envers notre planète est entré dans la philosophie du Travail Social Vert. Le travail social vert a donc dû développer une nouvelle théorie ainsi qu'une pratique différente du travail social écologique et environnemental, ce qui implique une critique.

Je ne m'attends donc pas à être très populaire auprès des capitalistes. Si vous regardez mon fil Twitter, il y a beaucoup de commentaires sur la raison pour laquelle Jeff Bezos va dans l'espace, ou Elon Musk qui  va lui aussi dans l'espace et qui nous prive de notre oxygène. Parce que pour aller là-haut, ils doivent brûler des combustibles fossiles. Cela prive le reste d'entre nous du droit de respirer de l'air pur, de l'air propre, de l'air non pollué. Et ils ajoutent, on ne sait même pas combien, à l'empreinte carbone.

C'est donc une critique très radicale. Donc effectivement, mes références au travail social radical sont bien présentes là-dedans.

R : Vous avez beaucoup travaillé à partir de catastrophes naturelles dans les pays du Sud et de l’Orient, avec des collègues enseignants-chercheurs, travailleurs sociaux et les populations de ces régions, mais quels liens peut-on faire avec nos régions occidentales ?

LD : L'autre façon dont le travail social vert diffère est qu'il dit que nous allons tous vivre des catastrophes d'une manière ou d'une autre. Ce sont juste des catastrophes différentes qui nous affectent socialement. Ainsi, au Royaume-Uni, nous avons des inondations, nous avons des sécheresses, nous avons le terrorisme, mais nous n'avons pas de tremblements de terre. Dans les pays méditerranéens, vous avez des tremblements de terre.

J'ai donc travaillé sur les tremblements de terre jusqu'en Chine au cours des 30 dernières années. J'ai travaillé sur les volcans en Indonésie, par exemple, parce que nous n'en avons pas ici. Mais nous avons tous ressenti l'Eyjafjöll, le volcan islandais, quand il nous a empêché de voler pendant une semaine. Et il m'a empêché de voler, ce qui était probablement une bonne chose, mais je ne l'ai pas apprécié à l'époque. Mais j'ai compris que cette analyse fondamentale était nécessaire aux travailleurs sociaux pour comprendre pourquoi les personnes avec lesquelles nous travaillons, c'est-à-dire les pauvres, les marginalisés, les dépossédés, les personnes qui ont très peu, les personnes qui vivent dans le sud du monde, ressentent les pires expériences du changement climatique, et ceci, même si elles ont moins consommé de combustibles fossiles que quiconque.

C'est pourquoi, en tant que travailleurs sociaux, nous devons nous demander ce qui est à l'origine des catastrophes, ce qui est à l'origine de ces forces ?  Et bien sûr, le moteur est le besoin de quelques personnes que nous appelons entrepreneurs, capitalistes, riches, élites, oligarques, peu importe. Ce sont les mêmes personnes qui ne sont intéressées que par l'utilisation des ressources de la Terre comme un moyen d'arriver à leurs fins. Le moyen, ce sont les ressources. La fin, c’est de gagner de l'argent, de faire beaucoup de profits pour une minorité. Ce faisant, ils traitent la Terre comme un évier pour y déverser leurs déchets, tout ce dont ils ne veulent pas. Ils ne voient pas pourquoi feraient-ils autrement. Nous pourrions utiliser le combustible fossile si, et c'est un grand si, nous capturions tous les sous-produits, les minéraux qui sortent et vont dans l'air, et polluer notre sol et notre eau. Ces gaz qui sortent, nous pourrions les utiliser pour la chaleur. Il y a beaucoup de choses que nous pourrions faire si nous nous y mettions. Mais bien sûr, c'est moins cher de tout laisser partir dans l'air.

Quelqu'un d'autre paie la note, il la paie en mauvaise santé, ou en ne pouvant pas manger de la nourriture propre et pure ou autre. Il y a beaucoup d'autres choses dont je pourrais parler, mais en tant que travailleurs sociaux, nous le savons, parce que nous allons dans les maisons où vivent les pauvres. Et vous savez ce que les statistiques nous disent ? La plupart des environnements toxiques, ou pollués par les émissions industrielles, sont habités par des personnes pauvres.

C'est également vrai dans nos pays. Où sont basées les usines chimiques ? Dans les communautés pauvres ! Où sont tous les polluants qui passent par le sol ? Dans les communautés pauvres ! Les maisons dans lesquelles vivent les pauvres sont juste à côté des industries polluantes. On pourrait arrêter tout ça comme ça (elle tente de claquer des doigts sans succès), sauf que je me suis cassé la main et que je ne peux pas faire de son. Mais vous pouvez vous fier à ce qui se passe ici. Mais de toute façon, ça pourrait être fait. Cela coûte de l'argent, mais c'est possible. Nous savons que nous avons la technologie pour le faire. Et je peux vous le dire parce que je reste en contact avec mes merveilleux collègues de Durham. J'ai aussi de merveilleux collègues à Sterling. Je suis très chanceuse. Ils ont déjà trouvé comment chauffer 60 000 foyers, même si c'est encore expérimental. Ceci en utilisant l'eau des mines de charbon alors que la capture par le marché a conduit à la fermeture de toutes nos mines de charbon et à importer à présent du charbon de Pologne. Il s'agit donc d'exporter le coût du combustible fossile, pas de s'en débarrasser.

Mais nos merveilleux collègues, les scientifiques, les ingénieurs de Durham ont maintenant permis à 60 000 foyers d'obtenir de l'eau chaude et du chauffage à partir de mines de charbon. Car ces mines maintenant elles sont remplies d'eau. Oui, parce que si vous ne pompez pas, elles se remplissent d'eau. L'eau est chaude à 15°C. Donc ils peuvent chauffer les maisons.

Et c'est incroyable. Ouais, c'est pour ça qu’ils se disent, eh bien, nous impliquons les communautés, Léna. Est-ce que cela fait de nous des travailleurs sociaux verts ? J'ai dit absolument. Toute personne qui travaille avec les communautés est un travailleur social vert.

R: Après ces précisions introductives, pouvez-vous nous donner une définition du travail social vert, et nous préciser quelles valeurs le sous-tendent ?

LD : La définition du travail social vert est donc la suivante : prendre soin de l'environnement, en établissant un lien avec la façon dont nous consommons et produisons les biens et services dont nous avons besoin dans la vie quotidienne. Pourquoi est-ce important pour les travailleurs sociaux ? Parce que nous travaillons avec les personnes qui sont malades à cause de la pollution causée par cette méthode de production. Et nous savons aussi que nous exportons nos modes de production et de consommation ainsi que nos saletés dans d'autres pays. Et cela signifie que nous impliquons le monde entier dans un modèle de production impropre, impropre à l'humanité et à la planète Terre.

Alors qu'en est-il des valeurs du travail social vert ? Je vous ai dit ce qu'il est et ce qu'il fait. Il travaille avec les gens pour créer un meilleur environnement dans lequel vivre. Un meilleur environnement dans lequel nous pouvons utiliser la générosité de la Terre de la manière la plus utile pour nous, tout en protégeant l'avenir de sept générations pour chacun d'entre nous. Donc même dans cette pièce, parce que vous avez trois âges différents d'après ce que je peux voir, vous avez bien plus de 21 générations rien que parmi vous trois.

Donc ça implique environ 1000 ans dans le futur. Donc c'est génial, ce modèle de travail social vert parce qu'il agit si nous l'utilisons à bon escient et si nous faisons ce que je préconise. Je suis heureuse de dire que beaucoup, et j'y reviendrai plus tard, beaucoup de gens à travers le monde utilisent le travail social vert.

Un groupe de Nouvelle-Zélande m'a dit qu'il utilisait l'idée selon laquelle il faut prendre soin de la Terre pour instaurer un principe posant que "la Terre a des droits". Ils ont donc pris une rivière très polluée, la Whanganui ? Quelque chose comme ça. C'est un terme maori, je ne sais pas exactement comment le prononcer, mais je peux vous l'envoyer par écrit. Ils ont pris cette idée et l'ont transformée en :” la rivière a le droit d'être propre”. Ils ont poursuivi l'entreprise en justice. Ils ont gagné. Donc la compagnie a dû nettoyer la rivière.

Donc vous voyez, les travailleurs sociaux verts, ils étaient des travailleurs communautaires, comme moi, parce que je suis à la base, un travailleur du développement communautaire. C'est probablement pour cela que j'ai des idées si étranges, semble-t-il, lorsque je lance des idées, mais que beaucoup de monde commence à suivre. C'était déja vrai avec le travail social antiraciste, le travail social féministe, la mondialisation et le travail social. Cela n'avait pas d'importance, j'étais là ! Mais soudain, tout le monde s'y met ! J'espère donc que tout le monde fera de même avec le travail social vert. Mais là, de mon point de vus,  ils ont franchi une nouvelle étape, en soutenant que la Terre a des droits. Maintenant ce modèle est suivi dans beaucoup d'autres endroits, ce qui est fantastique. Donc, ce que fait le travail social vert, c'est, tout d'abord, valoriser la planète sur laquelle nous vivons.

Je m'inquiète vraiment de nous voir aller sur Mars et partout ailleurs. Je pense que nous avons fait un tel gâchis de la planète Terre. Pourquoi avons-nous besoin d'aller ailleurs ? Pour faire encore plus de dégâts ? Parce que les gens qui vont là-bas, pas vous et moi, qui nous soucions de la Terre, ce sont les riches qui eux ne le font pas, qui voient tout comme un moyen. Donc maintenant ils peuvent faire plus d'argent. Pourquoi diable ont-ils besoin de plus d'argent ? Jeff Bezos comme Amazon vaut plus de mille milliards de dollars. Je ne peux même pas imaginer ce que ça représente. C'est tellement ! Et c'est l'homme le plus riche de la planète si l’on excepte Elon Musk qui le concurrence. Donc c'est une compétition entre Elon Musk et Jeff Bezos. Ils se battent l'un contre l'autre. Qui va être le plus riche ? Vous savez quoi ? Pourquoi as-tu besoin de tout cet argent ? Tu ne pourras pas en faire grand-chose une fois que tu seras parti.

Cela soulève donc d'énormes questions éthiques. Et bien sûr, les travailleurs sociaux soulèvent des questions éthiques parce que pour moi, si je ne le critique pas, je commets alors une faute éthique en tant que travailleur social, parce que je vois une injustice et je dois en parler. Je ne peux pas la garder pour moi. Les valeurs du travail social sont donc l'égalité pour tous. Prendre soin de la planète Terre, utiliser les ressources dont nous disposons de manière durable, comme je l'ai défini, en allant vers l'avenir, pas seulement une génération, mais beaucoup, beaucoup, beaucoup de générations, de sorte que nous devenons responsables jusqu'à l'infini. L'infini est l'horizon que nous visons, pas moins. C'est une façon différente de définir la durabilité, cette relation entre nous et la Terre.

Et l'autre chose que je pense être très importante en tant que valeur est la critique de l'injustice. Cela s'appuie sur nos valeurs de justice sociale. Et ce que dit le travail social vert qui a été le seul à défendre cette idée, c'est que la justice environnementale, le droit à un air pur, le droit à une eau non polluée, le droit à un sol non pollué font partie de nos droits. Ils font partie de la justice sociale, des droits de l'homme. La justice environnementale fait donc partie de la justice sociale. Les deux autres approches,  le travail social écologique et environnemental, n'ont pas suffisamment précisé cela. Maintenant ils commencent à le prendre en compte, ce qui signifie que mon approche commence à avoir un effet, c’est génial ! Je n'ai pas besoin qu'on me dise, oui, vous étiez la première à faire ça. Je souhaite juste voir d'autres personnes le faire parce que c'est pour la terre, pour mon fils. Et s'il a un jour des enfants, je voudrais qu'ils puissent aussi profiter de ce que j'ai apprécié en tant qu'enfant dans la nature, où je pouvais simplement boire à la rivière et savoir qu'elle n'était pas polluée. Impossible de faire ça maintenant. Vous n'oseriez pas aller dans une rivière en Angleterre et boire son eau sans la faire bouillir d'abord. Et je suis sûr qu'il y a beaucoup de problèmes similaires en France, mais je vous les laisse.

Alors, qui peut devenir un travailleur social vert ? La réponse est : toute personne qui fait du travail social.

R: Pouvez-vous nous apporter quelques exemples pour éclairer cette définition ?

LD : Dans la vie de tous les jours, je suis une travailleuse sociale. C'est vrai. Cela m'est arrivé il y a de nombreuses années, alors que j'étais travailleuse sociale et que je ne savais même pas que le travail social vert existait. Mais j'ai évidemment eu quelques pensées à ce sujet. Je suis allée voir une femme avec quatre enfants à son domicile. J'étais agent de protection de l’enfance. J'y suis allée et la maison était pleine de moisissures parce qu'elle était humide, donc il y avait des moisissures sur les murs, partout et tout. J'ai regardé dans la pièce, nous étions dans la cuisine et j'ai dit : " Pourquoi vos lits sont-ils ces lits ? Il y a juste des cartes pour que les enfants puissent jouer. Ça ressemblait à des lits pour moi. Pourquoi vos lits sont-ils dans la cuisine ? Oh, elle a dit, eh bien, venez voir le reste de la maison. C'était une grande maison avec trois chambres, alors je suis allé la voir. Le plafond s'était effondré dans la pièce de devant, ce qui signifiait que l'étage n'était pas sûr. Elle a donc dû garder tout le monde dans la seule pièce qui était sûre. Et je lui ai demandé, à qui appartient cet endroit ? Et elle m'a donné le nom du propriétaire. Et j'ai dit, avez-vous porté plainte ? Oui. Et rien n'a été fait ? Non. J'ai dit, ok, eh bien, nous allons voir ça.

J'ai donc commencé à travailler avec elle. Maintenant, ce n'était pas une question de travail social. Mon travail aurait été de dire, ok, je vais vous mettre sur la liste des logements sociaux et on vous donnera une maison, Dieu sait quand, dans 510 ans. Mais non, je me suis dit que cet endroit n'était pas convenable parce que j'avais déjà travaillé dans le domaine du logement avant cela. En tant que travailleur communautaire, cet endroit était impropre à l'habitation humaine.

Je pensais, “elle ne peut pas rester dans cette situation, je dois faire quelque chose tout de suite”. Alors j'ai contacté le propriétaire et je lui ai dit ce qu' était la situation, il a réagi, “oh, elle exagère !!”. J'ai dit, “excusez-moi, je suis ici, je vous parle de cet endroit, alors ne me dites pas que ce que je vois est le fruit de son imagination”.

“Je veux que vous veniez ici tout de suite”, ai-je dit, “parce que si vous ne le faites pas, je vous poursuivrai en justice et j'irai aussi parler aux médias du genre de propriétaire que vous êtes”. Je remercie Dieu pour mon action communautaire, car je suis sûr que c'est de là que viennent mes idées sur ce qu'il faut faire. Plus que de la formation que j'ai reçue en tant que travailleur social ou agent de probation, mais j'ai pu utiliser ces connaissances sur un problème d'environnement physique. Le logement est un aspect dont nous nous occupons tout le temps dans le travail social. La plupart des gens qui sont pauvres, avec lesquels j'ai travaillé au Royaume-Uni, ont un logement terrible. C’est aussi le cas des étudiants. Et je sais aussi que mon fils avec son fils doivent encore vivre dans des logements terribles, mais il a appris de sa mère, donc il sait comment appeler les agences et faire avancer les choses.

Parce que les riches supposent que les pauvres sont trop stupides, ce qui n'est pas le cas. Ils sont très intelligents, ils n'ont juste pas eu tous les avantages et ils ne connaissent pas leurs droits. Enfin, ils les connaissent, mais ils se disent juste “personne ne nous écoute”, donc nous pouvons leur donner du pouvoir. L'autonomisation des personnes fait donc partie du travail social vert. Et à bien des égards, ce que je dis n'a rien de nouveau pour vous. Vous le savez en tant que travailleurs sociaux qui ont été formés sans le travail social vert. Le travail social vert s'appuie donc sur les compétences et les connaissances que nous avons déjà en tant que travailleurs sociaux.

R: Votre approche du travail social vert induit donc un élargissement du point de vue et de l’action des travailleuses et travailleurs sociaux ?

LD: Il s'appuie sur les nombreux rôles que nous jouons, des gardiens aux défenseurs en passant par les coordinateurs. J'ai identifié 18 rôles que les travailleurs sociaux jouent et qui sont utiles dans le travail social vert. Ainsi, tout travailleur social peut être un travailleur social vert. Il lui suffit de penser à la relation entre l'environnement physique et l'environnement humain. C'est une relation, donc ça affecte tout, parce que par exemple, sans les mères, nous ne serions pas ici.C'est donc important.

Une autre question est, bien sûr, pourquoi est-ce que je voyais ces gens ? Eh bien, il y avait des problèmes de protection de l'enfance là-bas, alors j'y allait pour enquêter sur la protection de l'enfance. Les enfants étaient-ils maltraités ? Eh bien, j'ai découvert que non, les enfants n'étaient pas forcément maltraités, sauf par la pauvreté, qui n'était pas la faute de la mère parce qu'elle, elle essayait de gagner de l'argent, de s'occuper de ses enfants, d'activer ses réseaux, tout ce que nous appellerions capital social, pour les développer.

Mais ce qui a fait la différence en tant que travailleur social vert, car je n'avais même pas le titre à l'époque, en y repensant, c’est, je pense que j'ai commencé à réfléchir. Parce que j'étais tellement en colère et révoltée par l'injustice de cette femme qui payait son loyer et vivait toujours dans un logement horrible. Et pourtant, j'y étais allée pour une question de protection de l'enfance. Je me suis, c'est là que la redéfinition des problèmes que nous voyons est si importante. Je lui ai dit qu'elle ne pouvait pas vivre dans une maison dans cet état. On lui demandait de bien s'occuper de ses enfants et de ne pas exercer de mauvais traitements, alors qu'elle même était maltraitée avec sa famille est par un propriétaire qui ne respectait pas les obligations légales qui lui incombait. Parce, en fait, il était censé réparer la maison, et jusque là, il pouvait s'en tirer sans le faire parce que la femme ne pouvait que se plaindre à lui. Elle n'avait pas l'argent pour aller se plaindre ailleurs et elle ne pouvait pas faire ce que j'ai fait, c'est-à-dire menacer d'une action en justice. Maintenant, c'était en partie du bluff parce que je ne sais pas où j'aurais trouvé l'argent pour un avocat, je serais allé au département juridique de l'université et j'aurais demandé que quelqu'un vienne m'aider gratuitement pour l'aider. Ouais ! Donc c'est là que notre créativité en tant que travailleurs sociaux importante. Elle est présente chez les travailleurs sociaux verts. Nous devons être créatifs parce que les problèmes que nous rencontrons seront toujours un peu différents.

Donc, je dis à mes étudiants, je ne peux que vous donner les principes du travail social vert, si ce n’est qu'il est holistique. Vous regardez l'ensemble du tableau, pas seulement un petit domaine. J'étais là pour la protection de l'enfance, mais soudain, je me suis intéressée au logement, à la pauvreté, aux finances, à tout. Il s'agit donc d'une approche systémique, holistique et radicale, car elle critique la façon dont les gens sont traités, la façon dont notre société fabrique des biens et des services et la façon dont nous consommons des biens et des services. Tout celà est inégal. Certaines personnes n'ont pas les conditions de bases pour vivre et d'autres peuvent aller sur la planète Mars sans sourciller.

C'est donc un exemple des débuts du travail social vert. Maintenant, je peux vous donner d'autres exemples de travail social vert.

R:Ceci éclaire bien ce qu'apporte l’approche dans un cadre conflictuel, qu’en est-il sur des aspects coopératifs ?

LD: Je vous ai donné l’exemple de ces personnes, en Nouvelle-Zélande, qui ont obtenu pour la rivière un droit à être propre, ça, c'est du travail social vert. Un autre exemple est celui de l'Argentine, où des panneaux solaires et de l'énergie solaire ont pu être fournis en soutien à des communautés dans les montagnes.

Généralement, je suis très critique envers les riches qui ne font pas leur devoir envers le reste d'entre nous, mais je ne suis pas contre les entreprises en soi. Dans l'exemple de l'Argentine, les travailleurs sociaux, les travailleurs communautaires, les ONG, c'était une petite ONG dans la région locale, oeuvraient ensemble en apportant des affaires, comme je l'ai fait dans le projet Jawscape à Durham. Je vous en parlerai dans une minute. Faire venir des entreprises signifie que vous aurez accès à ceux qui, par exemple, fabriquent des panneaux solaires. Donc l'ONG a pu trouver l'argent grâce à des dons afin d’acheter des panneaux pour chaque foyer. Il y avait 40 000 personnes dans cette communauté. Chacun  a été équipé d’un panneau solaire pour le chauffage et l'éclairage et un fourneau pour cuisiner.

Qu'est-ce que cela signifie ? Les femmes n'ont plus besoin d'aller chercher de l'eau et de marcher plusieurs heures par jour juste pour trouver de l'eau. Les femmes n'ont plus à marcher pour trouver du bois de chauffage pour cuisiner, se chauffer et s'éclairer, car maintenant, le “bois” vient du ciel dans leurs maisons en quelque sorte.

Et en plus, vous savez quoi ?

Chaque foyer épargne ainsi plusieurs tonnes de dioxyde de carbone, donc ils ont nettoyé leur atmosphère d’autant. C'est fantastique. Nous pouvons tous faire cela parce que nous pouvons tous avoir des panneaux solaires. Je le sais grâce à mes études de sciences physiques à l'Université de Durham. Les panneaux solaires photovoltaïques fonctionnent à la lumière, et chacun d'entre nous, sauf si vous vivez au pôle Nord qui n'a suffisamment de lumière que six mois par an, ce qui pose un problème de stockage. Mais vous et moi, vous savez quoi ? Si nous utilisons tous l'énergie solaire, l'énergie éolienne ou l'énergie des océans à chaque fois que nous le pouvons, nous pourrons alors utiliser très parcimonieusement les combustibles fossiles lorsque nous en aurons besoin et plus tout le temps, parce que ça, c'est facile et pas cher.

Donc nous devons commencer à penser différemment. Et je pense que c'est une autre chose que les travailleurs sociaux peuvent faire. Les travailleurs sociaux verts vont faire pression pour que nous pensions différemment à la façon dont nous vivons notre vie quotidienne, à la façon dont nous utilisons la technologie. Ainsi, maintenant, cette chose importante que je développe fait que je suis amenée à représenter le travail social dans les réunions internationales sur le changement climatique (COP). Et j'y vais depuis 2010, en faisant et en donnant le même message.

Premièrement, le changement climatique est un sujet pour les travailleurs sociaux. Deuxièmement, nous avons un rôle à jouer pour essayer de changer l'équilibre du pouvoir entre ceux qui nous disent, voilà comment vous devez vivre votre vie, et ceux d'entre nous qui proposent des alternatives plus respectueuses de la terre et de l'environnement. Et je soutiens que nous, en tant que travailleurs sociaux verts, nous plaidons pour des alternatives respectueuses de l'environnement, afin de pouvoir mobiliser les communautés, les entreprises et tout le monde pour changer les choses.

C'est ce que j'ai fait dans le cadre du projet Jawscape, dont j'ai parlé dans le livre Green social work. J'ai réuni nos conseillers locaux, le député de Durham City, car Jawscape se trouve à Durham. J'ai réuni une entreprise qui fabriquait des panneaux solaires, une entreprise qui fabriquait des stores spéciaux pour faire entrer la chaleur en hiver et la refléter en été, et la communauté, parce que lorsque je leur ai demandé, quel était le problème le plus important pour eux, ils ont tous répondu, la précarité énergétique. Maintenant, nous savons que dans l'ensemble de l'Europe, 30% des gens sont pauvres avec une pauvreté énergétique. C'était avant que nous ayons de grandes chaleurs cette année 2022. 30%, c'est honteux pour un continent riche comme l'Europe. Et pour moi, l'Europe inclut aussi le Royaume-Uni. Bien entendu, je ne parle pas Brexit ici.

Bref, quand je leur ai demandé qu’avez-vous déjà fait à ce sujet ? Eh bien, tout d'abord, ils ont dit, nous avons fait ce qu'on nous a dit. Nous avons eu toutes les aides, nous ne pouvons pas en obtenir plus. Nous sommes juste pauvres. Alors j'ai pensé, ok, j'étais un travailleur communautaire. J'ai commencé il y a 30 ans quand nous traitions de la précarité énergétique. Puis il y a eu des allocations. Et tout ça pour les faire payer un petit peu chaque semaine au lieu d'une grosse facture, mais ça n'a pas marché. Nous devons donc penser différemment. Alors en travaillant avec mes collègues des sciences physiques et avec un ingénieur civil qui était responsable de l'énergie électrique, et je leur ai dit, vous savez, je ne comprends pas ce qui se passe. Je leur ai dit à quel point j’étais en colère, qu’en tant que travailleurs sociaux, nous n'ayons toujours pas résolu ce problème que nous connaissions depuis 30 ans.

Ils ont précisé que c'était très difficile, parce que 75 % de l'énergie se perd  lorsqu'elle est acheminée par les câbles, avec l’éloignement de la source où elle est produite. Alors j’ai suggéré que, nous devions envisager une énergie autosuffisante, pour des communautés autosuffisantes. Et tout d'un coup, une ampoule s'est allumée dans ma tête et je leur ai dit, je sais ce que nous allons faire. Je vais trouver comment fournir à ces gens de l'énergie renouvelable dans leur communauté pour qu'ils puissent devenir autonomes en énergie. Et vous allez m'aider, parce que vous connaissez les turbines, vous connaissez les panneaux solaires, vous connaissez l'électricité. Vous allez venir. La première chose que nous allons faire est une exposition pour expliquer aux gens ce que nous essayons de faire. Donc nous avons pris les étudiants, les ingénieurs, et nous avons fait un certain nombre d'expositions. Les enfants jouaient avec les jouets que nous avions fabriqués pour eux, afin de voir ce qui se passait lorsqu'on utilisait l'énergie de manière inconsidérée. Et nous avons aidé les gens en évaluant leur consommation d'électricité.

Nous avons aussi rencontré une femme dont l'électricité montait et descendait tous les jours comme ça. Et j'ai pensé que je pouvais le faire. Est-ce que vous recevez beaucoup de monde pour le déjeuner ou le dîner ? Non, elle a dit, c'est juste moi. J'ai dit, eh bien, regardez votre facture.Cela n'a aucun sens parce que nous sommes capables d'analyser des modèles, n'est-ce pas, en tant que travailleurs sociaux. Alors j'ai appelé un des ingénieurs et j'ai dit, regardez ce modèle. C'est ridicule. Il se passe quelque chose. Alors il a dit, ok, il a vérifié tous ses appareils électriques.

Vous savez quel était le problème qui durait depuis des années. Le joint autour de son four avait disparu, il avait péri. Donc à chaque fois qu'elle cuisinait quelque chose, elle chauffait la pièce, pas le four. Alors qu'est-ce qu'on a fait ?

Nous avons mis un nouveau joint sur son four, sa facture a baissé. Donc c'est là que nous, en tant que travailleurs sociaux verts, nous devons juste regarder les problèmes que nous rencontrons tout le temps avec les travailleurs sociaux un peu différemment et nous pouvons faire des choses. L'entreprise a fini par faire faillite, mais elle était prête à installer gratuitement des panneaux solaires sur chaque maison, à condition que nous créions l'énergie qui permettrait de payer les panneaux solaires. C'est une longue histoire dans laquelle je n'ai pas le temps de m'étendre, mais ce sont là quelques exemples de travail social vert et je pense qu'ils sont tous réalisables. Ils pourront être réalisés partout ailleurs, y compris en France.

R: Justement à ce sujet, qu’auriez-vous à dire aux Travailleurs sociaux Français et aux étudiant.es ?

Il faut juste tenir compte du contexte français et des lois qui seront différentes de celles que j'ai eu à traiter ici. Mais le modèle est transférable. Alors, quel est mon conseil aux collègues français ? Eh bien, tout d'abord, vous pouvez être des travailleurs sociaux verts et je vous encourage très fortement à le faire.

Je suis un travailleur social vert et j'aimerais que tout le monde le soit. Mais au-delà de ça, je veux dire que oui, vous pouvez le faire! Pourquoi pouvez-vous le faire ? Premièrement, parce que vous avez déjà les compétences dont vous avez besoin. Le travail social vert s'appuie sur les compétences de base que nous possédons en tant que travailleurs sociaux : compétences en communication, compétences en évaluation des risques, compétences analytiques, base de connaissances, connaissance de nos communautés, connaissance des enjeux pouvoir et de son fonctionnement, connaissance de notre société et le fait que nous pouvons faire des recherches pour trouver des réponses à des questions inédites, nous savons comment nous y prendre pour trouver des réponses.

Comme je vous l'ai montré. Quand je n'arrivais pas à trouver les réponses dans le travail social vert, j'allais voir mes collègues jusqu'à ce qu'ils m'aident à trouver la réponse s'ils ne la connaissaient pas à ce moment-là. Vous pouvez donc faire tout cela. L'autre chose que vous pouvez également faire, et qui n'est pas nouvelle pour les travailleurs sociaux, c'est que vous pouvez faire du lobbying, vous pouvez coordonner, vous pouvez faire du plaidoyer, vous pouvez mobiliser les communautés, vous pouvez faire tant de choses. La seule chose nouvelle que le travail social vert a introduite pour les travailleurs sociaux - ce n'est pas difficile, mais vous devez l'apprendre - c'est de traduire les connaissances scientifiques en connaissances locales que les gens comprennent et d'établir un dialogue entre les scientifiques qui aiment travailler du haut vers le bas et les travailleurs sociaux qui aiment travailler du bas vers le haut. C'est ce que j'appelle maintenant le modèle top down et bottom up, c'est une communication bidirectionnelle qui devient horizontale. Nous nous parlons les uns aux autres. La valorisation, c'est un autre ajout important. Nous devons obtenir des scientifiques qui valorisent les connaissances des communautés parce qu'elles en savent beaucoup sur leurs vies, comme nous le savons. Nous les appelons experts ou experts du vécu.

Oui, donc ils ont des connaissances. Et je vais vous donner mon dernier exemple parce que je pense que cela vous conviendra aussi. Dans mon cahier de travail social vert, j'ai des tableaux qui facilitent la compréhension et je peux vous envoyer certains de ces tableaux pour que vous puissiez les partager avec les gens. Je peux vous envoyer quelques-uns de ces tableaux pour que vous les partagiez avec les autres. Je vais écrire un article pour vous afin que les gens puissent utiliser ces tableaux. Mais je parle d'un dialogue à double sens, qui consiste à faire en sorte que les scientifiques physiques partagent leurs connaissances d'une manière compréhensible pour les gens.

R: Selon vous les travailleurs sociaux agissent comme traducteurs et comme co-producteurs des transformations sociales, pouvez-vous préciser cela ?

LD: Nous agissons comme des traducteurs pour ces scientifiques physiques, parce qu'en fait, et j'ai été surprise, ils ont peur de parler aux gens. Mais nous, nous le faisons si naturellement, nous n'y pensons même pas. Et je me souviens que la première fois que je suis allée travailler avec mes amis sismologues en Grèce, j'ai dit, ok, maintenant on va y aller. Mais eux ils disaient : “Oh, non, tu y vas et tu fais ça. C'est toi le scientifique social”. J'ai dit, non, vous venez avec moi. Je devais venir avec vous et apprendre à reconnaître les failles sismiques, ce que je fais. J'ai ajouté : " J'ai appris. Vous m'avez appris. Donc, bien sûr, tu es le meilleur sismologue du monde. Pourquoi je n'apprendrais pas de toi ? Tu peux venir et apprendre de moi. Donc ils ont dû venir et apprendre de moi. Et ils m'ont vu m'accroupir et parler à des gens qui faisaient la lessive et tout le reste, en continuant leur vie quotidienne. Et j'ai dit, oui, vous pouvez continuer. Nous allons vous parler pendant que vous parlez et travaillez. Ils ont donc dû apprendre cela. Mais je leur disais, c'est un dialogue à double sens. Nous parlons. Nous pouvons être des traducteurs pour vous aider à établir ce dialogue, mais vous devez aussi nous expliquer.

Et l'autre chose, c'est la coproduction, si nous travaillons ensemble, nous trouverons de nouvelles solutions. Et voici le dernier exemple de travail social vert réalisé par un ingénieur civil. Il était mon patron à Durham, à l'Institut, parce qu'il était le directeur général, j'étais co-directeur, et il était brillant. Il s'est battu pour que j'y aille, car je ne voulais pas y aller. J'ai dit, non, j'ai trop de choses à faire.

Les médias sociaux, laissez-moi tranquille!!!

Le département que je dirigeais alors me connaissait très bien. Ils savaient quoi me dire pour que je dise, bon, je vais venir et le faire. Non, vous n'allez pas demander à cette autre personne de le faire parce qu'elle va tout gâcher. Alors j'y suis allée et nous avons commencé à parler d'engagement communautaire, de coproductions, de recherche-action collaborative, qui sont vraiment essentiels pour nous, travailleurs sociaux, pour découvrir ce qui se passe.

Maintenant, nous le savons tous parce que nous le faisons chacun dans notre travail. Nous l’avons intégré comme base du fait que toutes les choses importantes qui se produisent au niveau de la communauté. La plupart des catastrophes ne sont pas individuelles, ce sont des catastrophes collectives, qui nécessitent une connaissance collective et un partage collectif des ressources pour les résoudre.

Il y avait donc un endroit, appelé Pickering dans le Yorkshire au Nord, en Angleterre, qui était inondé chaque année, et on lui a demandé d’aller  le réparer, d'empêcher que cela se produise, parce que ce n'est pas bon pour les habitants de Pickering, ce qui une évidence. Et. Alors il est allé là-bas avec sa casquette d'ingénieur civil, et il a parlé aux gens ( je lui avais dit de parler aux gens!! ). il leur a dit, je suis venu et voici, ce que je veux faire.

Il a expliqué ce qu'il allait faire au milieu de la ville pour construire des défenses contre les inondations (Parce que bien sûr, la science était parfaite.). Et apparemment un vieil homme a dit : "Comment ça, ça ne marchera pas ? (je n'étais pas là, mais il m'a manifestement écouté et il l'a écrit dans son livre qui s'intitule “Doing Flood Science Differently” by Lane, et je vous enverrai les références de ce livre)

Et il a donc proposé qu’il lui montre comment cela pouvait fonctionner. Alors tout le groupe de personnes de la communauté, je ne sais pas combien ils étaient, ont tous marché jusqu'au sommet de la montagne, là où la rivière prenait naissance. Et il  a demandé, à l'habitant, de faire et d’expliquer ce qu’il  voulait faire. Et mon patron l'a écouté, (son nom est Stuart Lane). Il a dit, oui, ça marcherait, sauf pour une chose qui ne va pas, (parce que bien sûr il connaissait des théories de la physique, les gens ordinaires non).

Il a donc précisé,, nous devons faire ceci et cela et ensuite ça marchera. Il a dit, ok, allez-y. Alors les deux, les résidents et l'expert, se sont réunis, ont dialogué, ont trouvé une nouvelle solution à laquelle aucun des deux n'avait pensé auparavant. Et devinez quoi ? Ca c’est fait, et , je touche du bois, je ne leur souhaite pas de mauvaises vibrations. Donc toutes ces bonnes vibrations à Pickering dans le Yorkshire du Nord, proche de Durham, font qu’il n’y a pas eu d'inondations depuis parce qu'une nouvelle solution verte a été trouvée. J'y suis allé depuis que le travail a été fait. Ça n'a pas détruit la campagne, ça n'a pas détruit et enlaidi le site. Je ne sais pas si vous en avez vu dans les villes, mais généralement les barrières anti-inondation, sont très moches à mon avis. Et j’en ai vues parce qu'il y en a en fonction dans toute l'Angleterre. Ceci en allant apporter de l’aide à chaque inondation, ce qui,  malheureusement, est toujours un travail à faire pour nous mais qui permet aussi de  voir quelle est la solution mise en œuvre.

Les travailleurs sociaux verts ne sont pas écoutés par les dirigeants. Pourtant ils vivent dans la communauté et travaillent avec. Ce concept n'a pas été adopté au niveau politique, au niveau mondial, et il doit l'être, car nous avons des solutions. Et je ne peux que vous exhorter, vous les Français, à aller de l'avant avec le travail social vert.

R : Merci beaucoup, Lena.

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Green Social Work

Lena Dominelli, Robert Bergougnan

Interview conducted with Professor Lena Dominelli, by video conference, by Robert Bergougnan and two SW professionnels from ERASME- Institute of Social Work, in the framework of the Transnational RetSaSo project of the POCTEFA programme.

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