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Résumé :

Depuis le début de la crise du COVD-19 et plus particulièrement du confinement, nous avons vu fleurir nombre d’articles sur la « chance » que ce moment complexe pourrait représenter pour les femmes en matière d’avancées vers l’égalité. Cet article propose une analyse critique de ce postulat.

Abstract :

Since the beginning of the COVID -19 crisis and especially since the lockdown, we see the idea according to which this complex time could represents a progress for the equality between women and men. This article proposes a critical analysis of this postulate.

Présentation de l’autrice

Marine Bruneau, éducatrice spécialisée est désormais formatrice et conférencière concernant l'égalité entre femmes et hommes et le travail social.

luce.formationsegalite@gmail.com

 

 

Depuis le début du confinement, de la crise du Covid-19, nous avons vu fleurir dans les médias, sur le net, et jusque dans le fil de nos réseaux sociaux, des articles pointant les bienfaits possibles de ce moment particulier pour l’égalité entre femmes et hommes. Le postulat est simple : coincés ensemble à la maison, les couples hétérosexuels en viendraient d’eux-mêmes à plus de partage des tâches. Une organisation plus vertueuse, plus égalitaire et respectueuse de chacun.e serait, selon ces écrits, possible et même favorisée par le contexte actuel.

Au jour où nous attendons une nouvelle allocution du Président de la République, alors que nous sommes chez nous depuis un mois et nous préparons à doubler possiblement ce temps contraint, un premier bilan semble pouvoir se profiler. Lucille Quillet (blog du Huffington Post – 22/03/2020), journaliste, évoque un « laboratoire domestique et professionnel qui peut créer plus d’égalité pour l’avenir », pourquoi ne pas y réfléchir ici.

Pour comprendre où l’on est et penser l’ « Après » comme l’a bien titré le journal Le Parisien du dimanche 5 avril 2020 (n’affichant que des hommes d’ailleurs, à croire que les femmes sont incapables de… penser ?), il faut se rappeler de ce qu’est l’Avant.

Prenons un instantané d’avant confinement :

Pour beaucoup de français.e.s, invisibiliser les femmes, les ramener à l’intérieur, au foyer, les essentialiser reste la norme. Pourtant, les femmes sont de plus en plus présentes, certaines tentent de prendre de la place, notamment dans le domaine public -et autrement que par l’érotisation de leurs corps.

Pour beaucoup de français.e.s encore, les thèmes remis régulièrement sur la table par les mouvements féministes tels que le partage des tâches sont dépassés. Selon un sondage Ipsos de mai 2018 (Luc Barthélémy, 2018), 63% des hommes considèreraient que la répartition des tâches n’est plus un problème. Pourtant, les femmes continuent à consacrer deux fois plus de temps, chaque jour tâches ménagères et à tout ce qui concerne la maison et les enfants.

Parmi les tâches les plus féminisées :

- trier le linge et lancer une lessive : 21% des hommes contre 83% des femmes

- repasser : 20% des hommes contre 81% des femmes

- laver les sanitaires : 22% des hommes contre 78% des femmes

Toujours selon ce même sondage, quatre Français sur dix pensent que si les femmes s’impliquent davantage dans la répartition des tâches c’est en partie de leur fait. Elles y trouveraient en effet une « satisfaction personnelle ». 43% d’entre eux estiment par ailleurs qu’en général les hommes ont moins de dispositions naturelles que les femmes pour les tâches ménagères. Une essentialisation à tous les étages, en somme… (INSEE, 2020).

En ce qui concerne les métiers, le constat là aussi est sans appel : les femmes représentent neuf caissières sur dix, sept agentes d’entretien sur dix, neuf aides-soignantes sur dix, 87% des infirmières, 89% de préparatrices en pharmacie (INSEE, 2020).

Pourtant, dans la langue française il pourrait y avoir 67 millions d’infirmières et un infirmer, nous parlerions des « infirmiers ». Depuis toujours, le masculin l’emporte sur le féminin, comme nous l’avons appris à l’école. La règle de proximité existe pourtant et était en place jusqu’au XVIIe siècle.

On peut aussi le voir dans les mots du pouvoir. Actuellement, lorsqu’enfle la crise de reconnaissance des personnels soignants, le gouvernement twitte toujours au masculin. On parle des soignants, des pompiers, des médecins. A la télévision on entend parler d’un médecin et d’une aide-soignante. La plupart des métiers connaissent un accord en nombre, mais pas en genre : que deviendra une petite fille qui veut être pompière ? Le masculin a toujours été employé comme le genre neutre, le genre du monde. Il ne concerne pourtant pas 51% de la population mondiale, et presque 52% de la population française selon les derniers chiffres (INED, janvier 2020).

Au-dedans comme au-dehors, les femmes sont en première ligne dans ce temps où la hiérarchisation des besoins revient aux deux étages de la base de la pyramide de Maslow. Les besoins physiologiques sont dévolus aux femmes, à la maison. Et le besoin de sécurité au sens de la santé, aussi, au vu de la part des femmes dans les métiers du care/soin.

Des expert.e.s nous disent que, confinement oblige, les hommes vont voir les tâches ménagères, la réalité du quotidien. Que ceux qui l’ont niée ne pourront désormais plus s’y soustraire, par le simple fait qu’ils sont désormais plus présents à la maison, « coincés » dans le réel du quotidien.

C’est un propos intéressant…

Qu’il s’agit pourtant de venir mettre en perspective face au concept de réalité. Est-ce que les hommes ne partagent pas les tâches à la maison parce qu’ils travaillent ? Qu’en est-il de ceux qui sont habituellement plus présents au domicile que leur compagne ?

Les femmes aimeraient bien, de façon générale, qu’une « simple » crise réduise à néant plusieurs milliers d’années de lutte des genres. Pensez-y ! Au bout de deux mois à la maison, un ordre nouveau au sens littéral de l’expression émergerait.

Il suffirait donc de cela -sans nier la force de la crise que nous traversons bien sûr. Cette assignation en fonction du genre qui aurait réussi à survivre et se réinventer dans toutes les crises majeures qu’a connu le monde depuis la mise en place du système patriarcal disparaitrait du fait du confinement ?! Rien qu’au XXe siècle, pour rester proche sur la frise chronologique, deux conflits mondiaux, des mouvements sociaux et politiques majeurs, n’en sont pas venus à bout.

Bien sûr, ces crises ont permis des avancées pour les femmes et grâce à celles-ci. N’oublions tout de même pas qu’elles n’en ont jamais été remerciées. Connait-on les noms de beaucoup de femmes, engagées durant la Seconde guerre mondiale ? En termes de reconnaissance dans l’espace public, on pourra aussi s’intéresser au Panthéon : y sont inhumés soixante-treize hommes. Pour cinq femmes.

L’égalité entre les femmes et les hommes a été déclarée grande cause du quinquennat d’Emmanuel Macron. Depuis 1945, plus d’une vingtaine de lois ou de modifications de lois sont censées apporter plus de droits aux femmes, s’agissant de tous les pans de leur vie en France. Elles créent ou ouvrent des droits et, par là même, proposent des sanctions possibles pour tout contrevenant. Elles portent toutes des noms avec le terme « égalité », ce qui n’est pas anodin.

La situation a évolué. Beaucoup l’avancent comme étendard en préalable à toute discussion, amenant un impossible de la pensée et de la critique. Personne ne dira le contraire de façon absolue. Bien sûr, la situation a évolué de façon générale. Les femmes ont obtenu des droits, commencent à prendre de la place. Et pourtant, dans le quotidien, si bien sûr elles travaillent elles aussi, parfois même sur un plus gros volume horaire que leurs conjoints, elles portent, comme nous l’avons vu, la plus grande part du ménage.

Il est tentant, et on peut le comprendre, de prendre le terme de crise au plus proche de son étymologie. Cet assaut, ce temps qui permettrait de distinguer, de séparer, de comprendre et discerner pour mieux avancer, voilà ce que pourrait être cette crise. Aller vers le haut, au sens le plus positif et alchimique, serait l’idéal bien sûr. Mais peut-on en deux mois passer au tamis des siècles de patriarcat ?

Lorsqu’on regarde la masse des médias, le moins que l’on puisse dire, c’est que les injonctions à rester belle et productive durant le confinement pullulent plus que les textes pour proposer aux hommes de réfléchir à leurs privilèges. En cela, ce temps complexe viendrait plutôt raffermir les idées plus si neuves des injonctions faites aux femmes, telles que le décrivait bien Anne Sylvestre en 1983 : « Qui c'est qui fait la vaisselle ? Faut pas que ça se perde ! Qui c'est qui doit rester belle les mains dans la merde ? » (1981, album La vie la vraie, chanson « La vaisselle »).

Et là encore, si l’on se penche sur les théories essentialistes, les femmes sont maitresses des aspects du quotidien comme du soin et des besoins primaires, mais jamais expertes. Dès qu’il s’agit d’avoir une place dans un espace public, visible, comme par le biais de l’expertise, les femmes se comptent sur les doigts de la main.

A titre d’exemple, 94% des chef.fe.s de grands restaurants sont des hommes. Il n’y qu’une seule femme cheffe trois étoiles en France (Anne-Sophie Pic), deux femmes cheffes deux étoiles (Stéphanie Le Quellec et Virginie Basselot), et 26 étoilées en tout (Guide Michelin, 2020).

Kilien Stengel (2018), Professeur à l’Université de Tours au sein de l'Institut d'histoire et des cultures de l'alimentation dit dans l’interview avec France Culture « Je crois que malheureusement et malgré tous les efforts qu'on fait actuellement, les stéréotypes ont encore la vie dure. […] et je pense qu'il faudrait encore attendre deux, voire trois générations afin que le sujet soit totalement lissé ».

Selon Brigitte Grésy, présidente du Haut Conseil d’Egalité : « Le sexisme fait système et est présent dans le quotidien des femmes. Il y a urgence à rendre visible et à forger des outils dans tous les domaines, afin de le faire reculer. » (2ème état des lieux du sexisme en France : combattre le sexisme en entreprise, dans les médias et en politique).

Et si cet outil, c’était notre cerveau ?

Le moteur du cerveau n’est pas la contrainte, mais le plaisir. Celui-ci libère des endorphines, qui « détendent » le cerveau et l’accompagnent à toujours plus de plasticité -et donc de capacité à apprendre.

Si le groupe humain ou une partie de celui-ci comprenait les choses dans la contrainte, cela se saurait. Et là encore, les exemples fleurissent. Ecouter le podcast de l’émission Les Pieds sur terre, de Sonia Kronlun concernant la prise en charge des auteurs de violences conjugales l’illustre parfaitement -malheureusement (Mathieu Palain, France Culture).

Il serait donc intéressant qu’on l’exerce, qu’on l’habitue à l’égalité. Qu’on l’entraîne, et non pas qu’on le contraigne !

La pression très forte de l’éducation dans un univers patriarcal, voilà ce qui s’est imprimé dans nos cerveaux depuis la fin de la Préhistoire. S’ajoute enfin à tout ceci le fait que le ras-le-bol des femmes face à la charge mentale ne sait pas toujours comment s’exprimer. Toutes les femmes ne sont pas des féministes engagées, et quand bien même, aucune d’entre nous n’est totalement déconstruite. Car oui, nous avons tou.te.s été élevé.e.s dans la société patriarcale qui assigne dès avant la naissance une place et des droits à chaque genre. Les femmes n’ont pas à devenir des modèles, c’est ensemble qu’il faudra avancer et penser.

Peut-être, plutôt que par la contrainte, peut-on alors avancer par la liberté.

Celle d’un monde dans lequel les hommes, eux non plus, ne devraient plus tenir dans des cases qui enferment. Combien parmi nos proches sont dans le cliché de l’homme blanc cis-genre, riche, bien placé dans la société, séduisant au sens des standards de la société patriarcale ? Penser les hommes en tant qu’un groupe homogène est tout aussi faux et enfermant que penser les femmes en tant qu’un même groupe homogène. Et ce sont ces clichés qui font que chacun.e, nous sommes enfermé.e.s dans une norme qui ne peut être celle que d’une minorité de personnes. Le travail social voit son fondement, justement, dans les notions d’équité, de recherche d’égalité, parfois par l’accompagnement et la mise en place de dispositifs.

Penser que la dernière fois, sur notre territoire, que nous avons été un peuple non sexiste remonte à la Préhistoire fait mal, non ? Peut-être est-il temps de proposer autre chose. Pas de contraindre, mais de proposer mieux, dans tous les pans de notre société.

Le travail social n’est pas exempt de ces situations sexistes. L’on comprend bien à présent pourquoi les métiers du care sont très féminisés et comment cela s’est institué, lentement au long de notre histoire politique, sociale et sociétale. Les femmes sont postées et reléguées à ces métiers proches de l’Autre, où elles se penchent sur celui/celle qui a besoin parce que depuis des générations elles sont considérées comme ayant des qualités, de par leur genre, pour le faire.

Les femmes représentent 67,4% des professionnel.le.s dans l’enseignement, la santé et l’action sociale. L’administration française nous propose des chiffres très clairs : les femmes y sont présentes dans 95% des postes du social et du médico-social, et 82% dans l’administratif. S’occuper de l’autre, encore et toujours. Lorsqu’on regarde les postes d’encadrement, le chiffre baisse de façon drastique : elles ne représentent plus que 31% de la masse de fonctionnaires. (Observatoire des inégalités, 17 janvier 2019). Les femmes encore et toujours expertes du « faire » et non de la gestion, de l’organisation, ni de l’encadrement d’équipes. Les postes-clés, dits décisionnels restent réservés à un petit groupe genré.

Les hommes prennent de plus en plus de place dans le social, ce qui est une bonne chose. Mais l’on constate que là encore ils accèdent plus rapidement que les femmes à des postes d’encadrement et de direction. Dans le fonction publique d’Etat, les écarts sont encore plus importants : les femmes représentent péniblement un quart des ambassadeur.rice.s, 17% des préfet.e.s et moins d’un tier des directeur.rice.s d’administrations centrales (Observatoire des inégalités, 17 janvier 2019).

Là encore, la convergence des genres dont parle Camille Froideveaux-Metterie (2015) est encore loin.

Nous l’aurons donc compris, le temps du confinement ne sera pas un temps de grande révolution vers l’égalité entre femmes et hommes au sein de l’intimité du foyer.

On sait depuis plus de 100 ans que les mères ont une montée d’ocytocine durant la grossesse et jusqu’après la naissance. Ce que l’on sait depuis peu -puisqu’on ne l’avait jamais étudié ! - c’est qu’il en est de même pour les pères. Plus un parent s’occupe de son enfant, crée du lien, et plus son taux d’ocytocine est élevé.

Ces études donnent à penser, et de l’espoir. Elles nous montrent que lorsqu’on accepte de sortir des biais cognitifs sexistes qui ont contraint les recherches et avancées scientifiques au cours des siècles, femmes et hommes peuvent sortir des places qui leur ont été assignées.

Il en va de l’égalité entre femmes et hommes comme de tous les sujets sérieux : les postulats, certes agréables à lire, et les facilités intellectuelles ne suffisent pas. Les mettre à l’épreuve du réel nous fait sortir du côté « ravis de la crèche » que nous pouvons parfois avoir lorsque nous sommes nous-mêmes dans des relations qui tendent à l’égalité, quand nous nous trouvons dans une situation dite privilégiée.

Le réel lui, vient frapper chacune et chacun si tant est que l’on ose le regarder.

L’égalité entre femmes et hommes, qui conduirait immanquablement à une plus forte proportion d’hommes dans les métiers dits du care au sens large du terme, n’apparaitra pas magiquement en enfermant une population.

Mais si ce temps peut servir à ce que des hommes se posent plus de questions et des femmes osent plus, alors, en effet, nous aurons déjà avancé. Le patriarcat ne disparaitra pas d’un coup de baguette magique. Nous avons chacune et chacun à nous y attaquer. Et si ce vocabulaire martial est inapproprié en ce qui concerne une pandémie, il est en revanche tout à fait logique lorsqu’on parle d’égalité entre femmes et hommes, pour qu’un jour nous n’ayons plus à dire que les femmes sont « au front », ni à la maison, ni dans les métiers du care.

Bibliographie

Barthélémy L. (4 mai 2018). Les Français et le partage des tâches : à quand la révolution ménagère ? Ipsos Publications : Société. https://www.ipsos.com/fr-fr/les-francais-et-le-partage-des-taches-quand-la-revolution-menagere

France Culture, Audition La cuisine a-t-elle un "sexe" ? Le 01/12/2019 https://www.franceculture.fr/emissions/les-bonnes-choses/la-cuisine-a-t-elle-un-sexe

Froidevaux-Metterie C. (2015), La révolution du féminin, Paris, Paris : Gallimard, coll. « Bibliothèque Sciences Humaines »

Guide Michelin (07 JANVIER 2020) Guide MICHELIN France : des étoiles au féminin https://guide.michelin.com/fr/fr/article/people/les-cheffes-etoilees-en-france

Institut national d’études démographiques (INED) (janvier 2020). Population par sexe et âge au 1er janvier. Estimations de population (résultats provisoires arrêtés fin 2019). Insee, Bilan démographique. https://www.ined.fr/fr/tout-savoir-population/chiffres/france/structure-population/population-sexe-ages/

Observatoire des inégalités (17 janvier 2019). Dans la fonction publique, les femmes restent souvent des exécutantes. https://www.inegalites.fr/Dans-la-fonction-publique-les-femmes-restent-souvent-des-executantes?id_theme=22

Palain M.. Documentaires des hommes violents. Un podcast en 6 épisodes. France Culture https://www.franceculture.fr/emissions/des-hommes-violents-le-podcast-original

Quillet L. (22.03.2020). Le confinement peut enfin nous mener vers l'égalité entre les femmes et les hommes – BLOG. HUFFPOST https://www.huffingtonpost.fr/entry/le-confinement-peut-enfin-nous-mener-vers-legalite-entre-les-femmes-et-les-hommes-blog_fr_5e738c76c5b6eab77943a022

Stengel K. (sous la dir.), (2018). La cuisine a-t-elle un "sexe" ? Femmes - Hommes, mode d'emploi du genre en cuisine aux éditions. Paris : Harmattan.


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